dimanche 8 décembre 2019

Trois certitudes sur le soulèvement populaire du 17 octobre : les acquis sont maigres, le coût socio-économique est exorbitant, le Liban est coincé dans une impasse. Pourquoi? (Art.689)


Belle prise de #Beyrouth, même la meilleure de notre capitale à l'urbanisation chaotique. Merci YAB. Rien ne sera plus comme avant, n'est-ce pas? Sauf que vouloir n’est pas toujours pouvoir. Et ce n’est pas faute d’essayer. Jusqu'à présent nous avons réussi à faire tomber le gouvernement de Saad Hariri et à griller le nom de Mohammad Safadi. Et maintenant que la date des consultations parlementaires est fixée, tout le monde voudrait les saboter! Bienvenue au #Liban. Le nom de Samir Khatib, un mammouth engraissé grâce aux marchés publics, est déjà sur le barbecue, à juste titre.

Pour certains, ce n’est que le début, pour d’autres, la montagne n’a accouché que d’une souris, pour l'instant. Dans tous les cas de figure, le peuple libanais est aujourd’hui face à trois certitudes sur le soulèvement populaire du 17 octobre : les acquis sont encore maigres, le coût socio-économique est exorbitant, le Liban est coincé dans une grave impasse politique, un luxe que nous ne pouvons pas nous offrir. Alors que faire pour notre bien-aimé Liban ? 🇱🇧

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A ce stade et face à tel constat, il est primordial d’en connaitre les raisons pour inverser la tendance. J’en vois quelques-unes qu’on peut classer en 3 catégories selon qu’elles soient liées au pouvoir, à la révolution ou à la société libanaise.

▪️ Pouvoir

• Irresponsabilité des dirigeants du Liban. Que peuvent faire des dirigeants qui se sont illustrés dernièrement par une autoprorogation du mandat parlementaire de 5 ans, une vacance présidentielle de 900 jours et un enlisement dans la formation du gouvernement de 9 mois? A rien d’autre qu’à la simple nomination d’un Premier ministre deux mois au moins après la démission de l’ancien. Ce n’est pas demain la veille et on n'est pas à la formation du nouveau gouvernement.

• Incompétence du leader libanais. « Tu n’es pas bon à rien, tu es mauvais à tout », Marcel Pagnol dans le Schpountz. Et si les leaders libanais ne l’étaient pas, on n’en seraient pas là. Un fait, un seul, malgré les défaillances graves de la démocratie libanaise citées précédemment, personne, y compris de la société civile, ne propose quoi que ce soit pour que de telles anomalies ne se répètent plus.

▪️ Révolution

• Imprécision des revendications, en adoptant des slogans généralistes et vaseux : كلن يعني كلن, تحقيق كل المطالب, استعادة الأموال المنهوبة, طاقم من خارج المنظومة السياسية, الغاء الطائفية, إلخ. Et en plus, ça va dans tous les sens. Certes, cette option a permis de ratisser large, mais en même temps, elle a empêché d’identifier des objectifs concrets et réalistes. Si la révolution du 14-Mars a été couronnée de succès, c’est parce qu’elle s’était fixée deux objectifs précis et clairs : mettre fin à l’occupation syrienne du Liban et mettre en œuvre une enquête internationale sur l’attentat terroriste du 14 février 2005.

• Déconnection de la réalité. La plus grave des erreurs, en agissant comme si les partis traditionnels n’existaient plus, en surestimant ses forces et en sous-estimant celles de ses adversaires. Cela s’illustre merveilleusement bien par la réclamation surréaliste d’un gouvernent de technocrates et d’imaginer renvoyer ces partis politiques, les ministres sortants, les 128 députés politisés et leurs partisans en colonies de vacances!

• Pêle-mêle il y a le zapping par une majorité de révolutionnaires de la principale anomalie qui empêche l’édification d’un double Etat-état de droit au Liban, le Hezbollah ; l’enlisement du conflit, au risque d’augmenter le désintérêt et la démotivation, contrairement à 2005, où l’action était massive et de courte durée ; et le parasitage du mouvement par les opportunistes, les autruches, les tartuffes et les imposteurs, qui ont porté atteinte à l’authenticité du mouvement.

▪️ Société libanaise

• L'enracinement du clanisme, le confessionnalisme n’étant qu’une de ses formes. Le principal problème du clanisme c’est l’absence de sanctions par la base quelles que soient les erreurs commises par les chefs des clans. Deux exemples flagrants. Le Hezb n’est pas sanctionné par sa base alors que c'est un parti-milicien armé, qui est accusé d’assassinats politiques, d'agressions contre les manifestants et de blocages constitutionnels ! Idem pour le CPL, qui arrive à tirer son épingle du jeu, alors qu’il est le principal responsable de la gestion désastreuse du secteur électrique au Liban, qu’il contrôle depuis 2008 et qui est à l’origine d'une hémorragie financière de plus 1,5 milliard $/an. On peut citer Amal et le 7-Mai, le Futur et la double politique monétaire et d’endettement mise en place depuis 1992, le PS et les magouilles politico-financières, les FL et le partage du pouvoir chrétien via l’accord de Meerab qui a pavé la route de Baabda à Michel Aoun, etc. Les bases défendent les chefs de clans coûte que coûte.

• Un système judiciaire défaillant. On entend parler de scandales à longueur d'années, de colonnes et de d’antennes, sans jamais avoir de procès, encore moins de condamnations. Comprenne qui pourra.

• Enfin, si les choses ne bougent pas au Liban c’est aussi parce que la majorité des intellectuels, médias compris, et des technocrates justement, issus de ladite société civile, ne sont à la hauteur ni de leur positionnement social ni des enjeux existentiels. Prenons une revendication courante, la réclamation d’un « gouvernement intérimaire » (حكومة انتقالية), doté de pouvoirs exceptionnels (صلاحيات استثنائية), qui préparera des « élections législatives anticipées » (انتخابات نيابية مبكرة) qui permettront de « renouveler le pouvoir » en donnant à la démocratie libanaise de nouveaux parlementaires, un nouveau premier ministre, un nouveau gouvernement et un nouveau président de la République.

C’est magnifique, mais il s’agit de foutaises sur toute la ligne ! Il n’y a rien dans la Constitution qui évoque de près ou de loin « l’intérim gouvernemental ». Ça n’existe que dans l’esprit de compatriotes qui vivent en apesanteur et hors-sol. Idem, cumuler le pouvoir exécutif (gouverner) et législatif (légiférer), n'est pas possible légalement, c'est une grave atteinte à la Constitution !

Quant aux élections législatives anticipées, quelle rigolade, elles sont tout simplement impossibles à réaliser au Liban, sauf si nous décidons collectivement de piétiner la Constitution de la République libanaise ! Il ne suffit pas de s’inspirer de l’actualité du Royaume-Uni et de l'Espagne. C’était possible, nuance, c’est au passé. Ce n’est plus le cas depuis belle lurette et l’adoption de l’accord de Taëf en 1989. Et pourquoi ? Parce que justement Michel Aoun lui-même en avait abusé lorsqu’il était à Baabda en tant que Premier ministre (1988-1990). Il a tellement menacé du dissoudre le Parlement si les parlementaires ne suivaient pas à la lettre ses recommandations, et il a fini par le faire, que les députés de l'époque avaient décidé de restreindre drastiquement cette prérogative présidentielle. Merci qui ? Merci mon général. Les conditions aujourd’hui ne sont pas réunis pour aller dans ce sens.

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A mon humble avis, pour sortir de l'impasse il faut plus que jamais agir dans des directions concrètes et faire des propositions acceptables par tous les protagonistes:

✳️ Imposer désormais et pour l’avenir le principe des gouvernements techno-politiques (1/3-2/3) au Liban et élaborer des critères précis pour la sélection des ministres en général. Nous devons surtout avancer un processus de sélection des ministres apolitiques. Dans ce but, proposons des consultations citoyennes organisées via internet par le ministère de l’Intérieur, ouvertes à tous les électeurs libanais du Liban et de la diaspora. Allons même plus loin et proposons un processus révolutionnaire pour la composition des prochains gouvernements libanais : l’attribution des ministères aux personnes sélectionnés et compétentes, par tirage au sort, ce qui éliminera les interminables tractations politiciennes.

✳️ Pour provoquer des élections législatives anticipées au Liban avant le mois de mai 2022, la seule voie constitutionnelle est de pousser les 128 députés actuels à lâcher leurs sièges et à déposer leur démission. Cela a l’avantage de provoquer des élections législatives partielles et de renouveler une partie de l’Assemblée nationale.

Au 53e jour de la révolution, alors que nous sommes coincés dans une impasse politique avec peu de résultats et un coût économique exorbitant, si on veut éviter le pire et produire un important changement dans le paysage politico-économique, il va falloir changer de disque. « La folie est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent », Albert Einstein. Avis aux amateurs 😊


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