vendredi 7 juin 2019

Coupe du monde féminine vs Coupe du monde masculine, c'est le café Arabica vs le café Robusta. Retour à l'authenticité du football (Art.619)


C’est un jour comme les autres au Liban, alors qu'il ne devrait pas l’être. Ce soir à 21h, du Parc des Princes à Paris, on donnera le coup d’envoi d’un nouveau Mondial. Mais alors, où sont l’effervescence dans les rues de Beyrouth, les drapeaux sur les balcons, les posts enflammés sur les murs, wel tezrikk, almaniya-brazill ? 🤔 Nulle part. Et pour cause, il s’agit de la Coupe du monde féminine de football et les amateurs de foot libanais sont des machos comme les autres 😉 Ainsi va le monde. En France non plus, il n’y ni effervescence ni drapeaux ni posts. Rien à voir avec ce que nous avons connu l’année dernière. Et pourtant, on est dans le pays organisateur !

Un intéressé par le football comme mahsoubkoun, pas un passionné nuance, vous dira que le foot féminin est l’Arabica du café, l’espèce de caféier qui a une plus grande richesse en arômes et une plus faible teneur en caféine, alors que le foot masculin est le Robusta du café, l’espèce de caféier qui a une plus faible richesse en arômes et une plus grande teneur en caféine. En somme, le foot féminin est plus fin, alors que le foot masculin est plus puissant. Personnellement, c’est un Arabica le matin et un Robusta l’après-midi, et dans la foulée, un Mondial féminin les années impaires et un Mondial masculin les années paires. Les deux types de mondial ne se valent pas, pas plus que les deux types de café du monde.

Pendant ce temps, des machistes du football comme il y en a à la pelle, tiendront un autre raisonnement. Mondial féminin ! He he he, autant regarder un match de « Ligue 3 », dite National . Sympa les gars. Les machistes ascendance phallocrate, vous diront qu’un Mondial féminin a cette merveilleuse capacité de nous faire remonter le temps, on a l’impression d’être en Uruguay en 1930. Toujours sympas.

Minute !, et si tous ces machistes sans frontières avaient en fin de compte raison ? Mais ouiiiii, attendez, c’est quoi le point commun entre le foot féminin, les matchs du championnat de France de football de troisième niveau et les Coupes du monde des années 1930, 1950 et 1960, 1970 et 1980 ? L’authenticité voyons. Marre de Neymar & Co dont le transfert au PSG a coûté 222 millions d’euros, un record, alors que c’est un footballeur qui passe un tiers de son temps de jeu debout, un tiers assis et un tiers par terre. Ras-le-bol de Ronaldo & Co qui a gagné en 16 ans, 2002-2018, plus de 750 millions de dollars en salaires, primes et contrats publicitaires, génial en club, médiocre au Mondial, il est champion incontesté de l’évasion fiscale avec 150 millions d’euros dissimulés dans des paradis fiscaux.

Alors vous comprenez le foot féminin est en quelque sorte un retour aux sources de l’authenticité qui a longtemps caractérisé cette discipline sportive. Un détail pour tout comprendre, les footballeuses, peut-être pas celles de la Ligue 1, sont parfois obligées d’avoir deux emplois. C’est grâce à un boulot alimentaire qu’elles peuvent se consacrer à leur passion, le foot. C’est pour dire à quel point elles ont du mérite. Franchement respect !

Le Mondial féminin n’existe que depuis 1991. Il est dominé par les Américaines (3 fois championnes du monde), les Allemandes (2 fois), les Norvégiennes (1 fois) et les Japonaises (1 fois), ainsi que les Suédoises, les Brésiliennes, les Chinoises, les Anglaises, les Canadiennes et les Françaises. Pour cette neuvième coupe, 24 équipes féminines s’affronteront. Les arbitres sont aussi des femmes. Le match d’ouverture ce soir opposera les Françaises aux Sud-Coréennes. La finale est programmée pour le 7 juillet. Alors, bonne chance les filles, que les meilleures gagnent, notamment les Bleues, e-sss ☺️



jeudi 6 juin 2019

Pour l’architecte en chef des monuments historiques, la reconstruction de Notre-Dame de Paris doit être à l'identique (Art.618)


Notre-Dame de Paris, la suite. Enfin, Philippe Villeneuve, l’architecte en chef des monuments historiques, a eu le temps de s’exprimer sur le sujet. C’est que l’homme ne chôme pas. Il y a en France 43 600 immeubles classés et inscrits au titre des monuments historiques, ainsi qu’environ 300 000 « mobiliers » dans la même catégorie. "Immeubles" entendu au sens juridique du terme, tout ce qui ne peut être déplacé. Un tiers des monuments historiques en France sont des édifices religieux, essentiellement chrétiens, et la moitié des propriétés privées.

Sur le site du ministère de la Culture, on apprend que le statut de monument historique est « une reconnaissance par la Nation de la valeur patrimoniale d'un bien ». Cette protection implique « une responsabilité partagée entre les propriétaires et la collectivité nationale au regard de sa conservation et de sa transmission aux générations à venir ». C’est pour dire que toutes ces mauvaises langues de mauvaise foi, comme le politologue franco-libanais Ziad Majed pour ne citer que lui, ne savaient absolument pas de quoi elles parlaient en critiquant l’émotion nationale et internationale déclenchée par l’incendie du monument historique le plus visité de France,la cathédrale Notre-Dame de Paris.

Toujours est-il que l’architecte en chef des monuments historiques a dressé l’état des lieux le 4 juin. « Le 15 avril, on a perdu la charpente, une couverture, une flèche et 20 % des voûtes hautes. Les vitraux, le mobilier, le trésor et l’orgue sont intacts. Cela aurait pu être bien pire. » Mais encore, « Nous sommes dans la phase urgence impérieuse. Aujourd’hui, on ne peut absolument pas garantir que le monument va tenir debout (…) la voûte pourrait très bien s’effondrer la semaine prochaine. » C’est pourquoi 150 personnes travaillent toujours d’arrache-pied pour consolider l’édifice avant le début des travaux de reconstruction.

Et sur ce point Emmanuel Macron est attendu au tournant. « Le gouvernement veut lancer un concours international. Déjà on voit fleurir des dizaines de projets d’architectes. Je vais dire ce que j’ai à dire et, ensuite, le gouvernement tranchera. » Disons que toute idée d’introduire de l’art contemporain sur ce joyau architectural de l’art médiéval, comme le souhaitent certains, n’est pas la bienvenue pour beaucoup de monde, vous, moi et tant d’autres, Philippe Villeneuve en tête. Chacun ses arguments. Voici ce qu’en pense l’architecte en chef des monuments historiques de France : « Depuis l’incendie, on a pris conscience que la flèche de la cathédrale datait du XIXe siècle. Qui parmi les 13 millions de visiteurs annuels le savait ? La grande force du chef d’œuvre d’Eugène Viollet-le-Duc, c’est qu’il n’était pas datable. Il s’intégrait à un chef-d’œuvre médiéval du XIIIe siècle. C’est cela qu’il faut retrouver… Pour moi, non seulement il faut refaire une flèche, mais il faut la refaire à l’identique, afin justement qu’elle ne soit pas datable. »

C’est exactement ce que j’ai écrit il y a trois semaines, le 17 mai, à l’occasion du décès de l'architecte sino-américain Ieoh Ming Pei, auteur de la très controversée Pyramide du Louvre à Paris. « A la dernière grande restauration de l’édifice, au 19e siècle, Viollet-le-Duc a modifié profondément la façade, les deux côtés et le toit. Il a même rajouté une flèche inspirée de celle d'origine qu'on avait démontée au 18e siècle à cause de sa vétusté. Peut-on s’en douter aujourd’hui ? Impossible. Qui peut s’en douter ? Personne. Il est là le génie de cet architecte français. Restaurer, construire et reconstruire en respectant la cohérence de l’ensemble en général et l’harmonie de l’édifice en particulier. On retrouve plusieurs styles architecturaux dans Notre-Dame de Paris. Et pourtant, on a l'impression qu'il n'y en a qu'un, le gothique, un art d’origine française. »

C'est bien parti a priori, nous sommes rassurés. Mais affaire à suivre quand même. Et de près!


samedi 1 juin 2019

Qui veut la peau de l’Université libanaise ? Survol du budget incohérent du Liban pour 2019 (Art.617)


Tout a commencé avec les palabres sur le budget. 1 234 pages, pour faire croire qu’ils sont sérieux. Ils espéraient avoir un chèque en blanc. Ils nous disent que la loi libanaise de finances 2019 prévoit des coupes drastiques. Nous applaudissons. C’est que l’heure est grave. Les dirigeants libanais ne peuvent plus nous bercer en nous chantant "Tout va très bien Madame la Marquise". La dette publique du Liban est abyssale, elle dépassera prochainement les 100 milliards de dollars (200% du PIB). La classe dirigeante est impatiente de récupérer les 11 milliards $ de dons et de prêts de la conférence CEDRE. Parfait. Le problème c’est que tout indique qu’ils n’en feront pas bon usage et que les choses iront de mal en pis.

Ils prévoient des dépenses de 17 milliards de dollars alors que les recettes ne dépasseront pas les 13 milliards $. Pour y parvenir, on aura droit aux coupes budgétaires, parfois, pas toujours, sachant qu’il y a coupe et coupe. Lorsque les dirigeants occidentaux découvriront avec quel mépris les dirigeants libanais ont taillé dans le budget de la seule université gratuite au Liban, dans un pays qui devient progressivement inabordable pour sa population, ils mettront ces derniers sur la paille et récupéreront leur argent sur le champ.

*

On prévoit une baisse du budget de l’enseignement supérieur public au pays du Cèdre de 25 000 000 $ et une diminution de 3 300 $ seulement du budget salarial du Parlement (smalla wou yekhzil3ein!).

On affectera 1 700 000 000 $ au secteur électrique, sachant que le vol du courant électrique est monnaie courante aux quatre coins du Liban et peut atteindre 70% dans certaines régions. Ça va aller ou je continue ?

Les budgets salariaux de la Présidence du Conseil des ministres et de la Présidence de la République augmentent. Idem pour le ministère des Affaires étrangères, mais alors là c’est carrément 8 millions $ de plus. Le budget de l’Intérieur baisse de 2,2% quand c’est 8,8% pour l’Université libanaise. A la Défense, au budget gigantesque (1 900 millions $), on envisage même une augmentation (ah seulement de 3,7 millions $ ; ma bé3acho el chabeb wlo !). A la santé, on baisse le budget des soins primaires et bucco-dentaires. Le pompon, à l’Energie et l’Eau, on prévoit une petite augmentation pour le budget salarial, sans doute pour les services rendus, les coupures électriques depuis 1990.

Dans les dépenses, une ligne retient toute l’attention au moment où Hassan Nasrallah exprime son intention de réaliser un remake des "Tambours de la guerre" : 20 millions $ pour « compléter le paiement des indemnités de l’agression de juillet ». Hein ? Rappelez-vous, la guerre de 2006 où Israël a bombardé massivement le Liban pendant 33 jours, il y a 13 ans, une guerre déclenchée par le Hezbollah pour libérer un Samir Kantar, emprisonné en Israël depuis 1979 suite à une opération palestinienne en territoire israélien et qui est allé mourir dans les bras du tyran de Damas. Et pour le CDR, le Conseil du développement et de la reconstruction, et de la destruction de la magnifique prairie de Marj Bisri au Sud-Liban aussi (pour construire un aberrant barrage), une présentation biaisée des comptes laisse apparaitre que son budget général, qui inclut les financements internationaux en 2018, est en baisse de 45,5%, alors qu’en réalité le budget alloué aux chantiers en cours d'exécution en 2019, financés par l'argent des contribuables libanais, est en hausse de 52,6%, du jamais vu.

*

On voit bien de ce survol du budget pour l’année 2019 quelles sont les priorités des dirigeants du Liban. L’incohérence des choix économiques des ministres et des députés libanais, kelloun ye3né kelloun, saute aux yeux. C’est ce qui nous amène à nous interroger sur l’utilité et la finalité d’une mesure qui manque singulièrement d’intelligence. Y a-t-il une volonté du pouvoir libanais et des partisans de la privatisation de tout (y compris de l’air qu’on respire au moment venu), et des lobbies des universités privées qui poussent comme des champignons au Liban et dont la qualité de l’enseignement laisse beaucoup à désirer, d’obliger les classes moyennes libanaises à se saigner pour envoyer leurs filles et fils dans 47 universités privées hors de prix, déjà qu’ils peinent à les conduire jusqu’au bac ?

La coupe budgétaire concernant l’Université libanaise est une honte -pour l'ensemble du gouvernement Hariri, les 128 députés de la nation et tous les partis politiques sans exception- qui restera coller sur le dos de ceux qui l'ont adopté et la voteront. Elle est la marque d’une classe politique, et d'une frange de la population, incapables de comprendre qu’on évalue un pays, entre autres, à la qualité de ses services publics, notamment de son système éducatif, et non à celle de son front de mer, ses rooftops et ses narguilés 🤫



dimanche 26 mai 2019

Élections européennes : faut-il rendre le vote obligatoire ? En attendant, votez pour tout sauf pour les pas sérieux, les dangers publics et les grands imposteurs (Art.616)


Trente-quatre listes ont été déposées au ministère de l’Intérieur en France pour les élections européennes. Un record. C’est pour dire, la motivation est grande.


Salaires, indemnités et avantages en tout genre, l’enveloppe financière conséquente qui est allouée à chaque député européen mensuellement, crée pas mal de vocations et suscite beaucoup de convoitises. Et les convictions ? Justement, parlons-en. Avec près de 13 000 €/mois comme salaire de base et frais généraux, et près de 25 000 €/mois pour embaucher famille, amis et camarades, pendant 60 mois, auxquels il faut ajouter 320 €/j pour la présence au Parlement, le remboursement des frais de voyage en classe affaires et première classe, et les indemnités de départ d’un mois de salaire par année de mandat, beaucoup d’Européens pensent que parler de convictions dans ces conditions n’a pas de sens. Pour eux, le problème de l’Union européenne c’est qu’elle coute beaucoup d’argent, point barre. Erreur, grosse erreur.

L’ensemble du budget de l’UE, 160 milliards d’euros en 2018, ne représente que près de 1 % du PIB des 28 pays membres ! Il ne prévoit pas de déficit, càd les dépenses ne peuvent pas dépasser les recettes. Cela représente 300 euros par habitant et par an, même pas la facture du téléphone portable. Il est financé par la contribution des Etats (71%), les droits de douane (16%) et la TVA (12%). Il est voté par les députés européens justement. 70% du budget annuel est dépensé sur l’agriculture et l’environnement, ainsi que la cohésion social et territoriale, dont l'objectif est de réduire les inégalités entre les différentes régions de l'Union européenne. Les frais de fonctionnement tant décriés par les europhobes (du Parlement, de la Commission et du Conseil), ne représentent que 6 % du budget. Autre fait, la France est le premier bénéficiaire des dépenses européennes. Elle reçoit près de 14 milliards d'euros par an, essentiellement dans le cadre de la Politique agricole commune.

Ce qui n’a donc pas de sens, c’est de s’abstenir de voter aux européennes parce que l’Europe coute cher. C’est non seulement penser petit mais c’est aussi ne pas comprendre, que l’Union européenne est incontestablement la plus belle aventure humaine du 20e siècle. C’est grâce à l’Europe -512 millions d’habitants, 2e puissance économique au monde- que la France peut peser sur le cours des événements dans le monde, face à la Chine et aux Etats-Unis.

L’abstention est une procuration donnée aux autres de choisir à notre place. Dire qu’ils sont tous pareils, tous pourris, est faux. Même si on admet le principe, il y a pourri et pourri. Dire que ma voix ne fera pas la différence, est archifaux. Combien de candidats ont heureusement échoué à cause de quelques voix ou sont malheureusement passés pour quelques voix. Une goutte peut faire déborder le vase et les petits ruisseaux font les grandes rivières. Il est inadmissible d’avoir un taux d’abstention de plus de 50% pour une élection démocratique comme les européennes. L’abstention progresse de scrutin en scrutin. On s’attend à 58% pour le millésime 2019. Chapeau ! Vivement une bonne dictature pour rappeler aux électeurs irresponsables l’importance de la démocratie et vivement le suffrage restreint pour rappeler aux râleurs inconscients l’importance du suffrage universel.

En attendant, on ne peut pas continuer comme si de rien n’était. Dans ces conditions, il faut envisager à l’avenir de rendre le vote obligatoire comme c’est le cas dans certains pays : Australie (ne pas voter expose à une amende de 11€), Belgique (amende de 125€ en cas de récidive), Grèce (ne pas voter complique l’obtention d’un passeport ou d’un permis de conduire) et Luxembourg (amende pouvant aller jusqu’à 1 000 € en cas de récidive dans les 5 ans suivant la première abstention).

Hélas, il faut s’engager et choisir le moindre mal. Au final il y aura 751 bienheureux à l’échelle de l’Union européenne, 79 pour la France, élus parmi 2 686 candidats. On trouve tout et n’importe quoi. Des gens sérieux mais inaudibles, des gens pas sérieux et illisibles. Des idées originales, des idées nases. Ce qui n’a pas de sens aujourd’hui, c’est de donner sa voix à trois catégories de candidats.

. Primo, les pas sérieux. Pas la peine de disserter sur un « parti pirate » favorable à la liberté de navigation sur internet, un « parti animaliste » avec un chien comme tête d’affiche qui n’est même pas capable de mettre un chat à côté et un « parti islamiste » qui prône le port du voile dès la maternelle, enfin à l’école.

. Secundo, les dangers publics. Bien que sérieuses certaines listes gagnent leur place à la poubelle à cause de l’idéologie nauséabonde qu’elles véhiculent. C’est le cas de « La Ligne claire », la liste de Renaud Camus, un écrivain d’extrême droite qui a popularisé la théorie du « grand remplacement », une idéologie extrémiste à l’origine de l’attaque terroriste de Nouvelle-Zélande. Pour les européennes, il nous a concocté le concept de la « remigration », renvoyer les immigrés dans leurs pays, de gré ou de force. Je ne sais pas si on fera des exceptions pour les Libanais ! Dans la lettre adressée aux Européens, voici ce qu’il dit texto : « Jamais une occupation n'a pris fin sans le départ de l'occupant. Jamais une colonisation ne s'est achevée sans le retrait des colonisateurs et des colons. La Ligne claire (…) c'est celle qui mène du ferme constat du grand remplacement (…) à l'exigence de la remigration ».

. Tertio, les grands imposteurs. Contre l’Union européenne mais tellement motivé de siéger au Parlement européen, on croit rêver. Leur maitre à penser, l’exemple à suivre, le précurseur, c’est Nigel Farage. Un homme politique anglais rescapé à un accident de la route, un crash et un cancer des testicules, mais qui a échoué à sept reprises aux élections nationales britanniques. Il n’a jamais réussi à entrer à la Chambre des communes ! Profitant du taux important d’abstention, de la force du populisme anti-européen et de la hargne des électeurs europhobes, il a réussi à toutes les élections européennes organisées depuis 1999 svp ! 4 législatures, 20 ans de mandats et 240 mois à dénigrer l’Union européenne. Maintenant, pensez aux chiffres de l’intro et multipliez-les par 240. Et comme par hasard, à peine le Brexit voté en 2016, il a tiré sa révérence en annonçant qu’il quitte la politique. Plus personne pour concrétiser la sortie du pays de l’Union européenne et pour éviter le départ de l'Irlande du Nord et de l’Ecosse du Royaume Uni. Mais voyons, c’est toujours plus facile à dire qu’à faire. Et comme le divorce n’est pas prononcé, le voilà de de retour pour un 5e mandat, qui ne peut aller au-delà du 31 octobre 2019, que si le Brexit est annulé. Il y a toujours de l’argent à prendre et c’est toujours ça de gagné.

Alors franchement, ce qui n’a pas de sens à part s’abstenir aux élections européennes, c’est de donner sa voix aux Nigel Farage français d’europhobes et d’eurosceptiques en tout genre. Le Brexit nous a permis de comprendre que ces gens ne sont finalement que des imposteurs et des imposteuses, des c*uill*ns et des c*uill*nnes. A partir de là, voter pour qui vous voulez, mais votez.

Vive la démocratie, vive la France, vive l’Union européenne. Ode à la joie et à l’Europe, flashmob à Nuremberg. Magnifique.


Post-scriptum
Estimations et premiers résultats

🇫🇷 Au niveau de la FRANCE :

• Pro-Union européenne ≈ 60 %
(La République en Marche/MoDem 22,5% - Europe Ecologie Les Verts 12,6% - Les Républicains 8,1% - PS/Place publique 6,6% - La France Insoumise 6,3% - Génération.s 3,5%)

• Anti-Union européenne ≈ 28 %
(Front/Rassemblement national 23,7% - Debout la France 3,5%)

🇪🇺 Au niveau de l’EUROPE :

• PRO-Union européenne ≈ 67 %
(Groupe du Parti populaire européen 23% - Alliance progressiste des socialistes et démocrates 19,6% - Alliance des démocrates et des libéraux pour l'Europe 13,6% - Groupe des Verts/Alliance libre européenne 9,5%)

• ANTI-Union européenne ≈ 23 %
(Conservateurs et réformistes européens 7,7 - Europe des nations et des libertés 7,6% - Europe de la liberté et de la démocratie directe 7,5%)

C'est donc du simple au double et même au triple, tout le reste n’est que palabres et balivernes ☺️ L’Union européenne se remet en marche dès demain matin. Santé🍷


lundi 20 mai 2019

Quel est le point commun entre Bchara el-Asmar, L’Orient-Le Jour et Radio Beirut ? Le Kangaroo Court ! (Art.615)


Que la réponse soit au bout de votre langue ou que vous donniez votre langue au chat, une chose est sûre, il va falloir vous familiariser avec le terme. Je vous le donne sans plus tarder, c’est le Kangaroo Court. Ce n’est pas spécifique du Liban, loin de là. C’est typique de notre époque. Mais comme toujours, ce qui se passe ailleurs dans le calme se fait chez nous dans le vacarme et ce qui se fait dans le chaos dans le monde prend une forme frénétique au pays du Cèdre.


Alors que le Liban tout entier rendait un grand hommage au patriarche maronite d’Antioche et de tout l’Orient, le chef de la CGT libanaise, Bchara el-Asmar, a cru bon de saisir l’occasion pour glisser une blague. Maintenant que l’homme est un saint, il se serait vu prier toute la nuit invoquant le défunt à faire un miracle afin de multiplier ses cheveux et qu’il puisse bander plus fort, blablabla et patati et patata. Quel aveu d’impuissance ! Tout est attesté dans un enregistrement vidéo qui a fuité. Une blague stupide par excellence, qui ne casse pas trois pattes à un canard, mais pour de nombreux libanais, notamment maronites, c’est une insulte impardonnable à la mémoire du patriarche.

Ces défenseurs zélés ont beau avoir appris que le Christ fondateur du christianisme a demandé à ses fidèles de pardonner à leurs ennemis, que Jésus considéré par les chrétiens comme le fils incarné de Dieu a lui-même pardonné à ceux qui l’ont torturé, que Nasrallah Sfeir son serviteur et ancien chef de l’Eglise maronite a lui aussi pardonné à ceux qui l’ont bousculé notamment en 1989, il n’y avait rien à faire. Bchara el-Asmar doit comparaitre illico presto devant le Kangaroo Court. Il doit être crucifié sur le Golgotha virtuel des réseaux sociaux, sacrifié sur l’autel dressé par les tartuffes d’Orient ou jeté en pâture aux intolérants de tout poil. Etrange foule en délire, on dirait qu'elle cherche à expier ses propres péchés commis depuis la nuit des temps par leurs langues bien pendues.

Qu’importe si au Liban nous avons des lois et des tribunaux, des juges et des avocats. Le chef de la CGTL est non seulement pris en flagrant délit, mais il a en plus le profil idéal du sale coupable. Employé du port de Beyrouth, imposé politiquement par le duo Amal-Hezb, au salaire astronomique et à l’absentéisme légendaire, il a déjà fait l’objet de plusieurs avertissements administratifs à ce qu'il paraît. Et ce n’est pas tout, il est dans le collimateur du gouvernement et des lobbies de tous genres pour sa défense des travailleurs, des locataires anciens, des classes moyennes, etc.

Condamné d’avance, il n’a le droit à aucune défense. C’est le principe de fonctionnement du Kangaroo Court. Et pour une deuxième chance ou le pardon ? Pardon ! Jamais. Il doit servir d’« exemple » point barre. C’était le leitmotiv de la bataille. Chaines de télévision, médias et institutions, hommes religieux, politiques, journalistes et individus, partout, on trouvait des gens pour exiger du coupable qu’il s’excuse, se mette à genoux, demande pardon au patriarche Raï et démissionne sur le champ. La foule réclamait l’incarcération immédiate de ce danger public et son excommunication. Certains ont publié son numéro de téléphone sur les réseaux sociaux, d’autres ont partagé la photo d’une corde avec une boucle et un hashtag. Eh oui, la peine de mort a été réclamée pour une blague à une piastre ! Ça restera dans les annales. On se demande sérieusement qui présente un danger pour la société libanaise, Bchara el-Asmar ou ces illuminés ? Et dire que tout ce beau monde, chrétien, est en première ligne pour dénoncer les réactions fanatiques de certains musulmans sunnites et chiites à la publication de caricatures sur le prophète Mohammad ou de sketchs sur Hassan Nasrallah.

*

Il faut croire que le Kangaroo Court est débordé de nos jours. Il ne s’est plus où donner de la tête. Changement de registre. Affaire Dayna Aysah vs Radio Beirut. Pour ceux qui ont raté les premières séances, un résumé. Une animatrice a prétendu sur les réseaux sociaux au début du mois de mars avoir été victime de harcèlement sexuel commis par un musicien (sous-entendant même de viol), sur son lieu de travail, un pub renommé de Mar Mikhael, et que le patron des lieux n’avait pas réagi à ses allégations d’une manière convenable. A la différence de l’affaire Bchara el-Asmar vs Patriarche maronite, dans le cas Dayna Aysah vs Radio Beirut, il n’y avait aucune preuve. Pire encore, le témoignage de la prétendue victime présente de nombreuses incohérences, comme je l’ai démontré dans un article bilingue consacré à l’affaire et dans les débats qui ont accompagné la publication sur mon mur, auxquels ont participé des proches de Dayna Aysah. Mais, il n’y avait rien à faire, le Kangaroo Court s'est constitué. Radio Beirut et son patron devaient donc comparaitre illico presto.

Qu’importe si au Liban nous avons des lois et des tribunaux, des juges et des avocats. Qu’importe aussi si la supposée victime et ses défenseurs zélés n’ont jamais porté plainte, les réseaux sociaux étant bien plus commodes. Et qu’importe également si le pub de Mar Mikhaël n’est pas pris en flagrant délit d’erreurs et si son patron Jihad Samhat a le profil idéal de l’innocent, un ex-démineur qui a risqué sa vie pour débarrasser le Sud-Liban, le Darfour et le Kosovo, des mines anti-personnelles. Condamnés d’avance, ni Radio Beirut ni son patron n’avaient le droit à la défense. C’est la règle au Kangaroo Court. Partout, on trouvait des gens pour exiger du « coupable » qu’il s’excuse, se mette à genoux et fasse un « training » contre le harcèlement sexuel au travail. Par qui svp ? Par ceux qui le harcelaient, les lyncheurs néo-bien-pensants de la capitale libanaise ! C'était surréaliste. La foule réclamait à cor et à cri le « boycott » total de l'établissement et la fermeture pure et simple du lieu, sans autre forme de procès.

Toujours est-il que la veille du décès du patriarche maronite, Radio Beirut a publié dans L’Orient-Le Jour un « droit de réponse », passé inaperçu et pour cause, concernant un article sur l’affaire paru dans le journal francophone et intitulé « Mouvement de solidarité en ligne après une tentative de viol révélée par une jeune Libanaise ». Curieusement, L’OLJ s’est permis d’amputer la réponse de Radio Beirut d’un passage important. Comme j’ai couvert le sujet à plusieurs reprises, le pub beyrouthin a eu l’amabilité de m’envoyer la version originale adressée au quotidien. En cause, le Kangaroo Court figurez-vous. Quel hasard extraordinaire !

Dans sa réponse, Radio Beirut a tenu à affirmer son rejet des « jugements publics à travers la presse et les réseaux sociaux », les considérant comme « une source de diffamation » à partir du moment où les allégations ne sont accompagnées « d’aucune preuve juridique ». L’OLJ a cru bon de remplacer « juridique » par « légale », ratant du coup la nuance qui existe entre les deux termes. « Juridique » est un adjectif qui désigne tout ce « qui se fait devant la justice, en justice et selon les formes judiciaires », comme c’est d’actualité !, alors que « légale » se rapporte simplement à ce « qui est conforme à la loi et à la législation ».

De la réponse de Radio Beirut, on apprend aussi que « les qualifications qui figurent dans l’article de L’OLJ, ‘tentative de viol’ et ‘viol’ (utilisées partout par le Kangaroo Court), ont été dénoncées par la personne concernée, Dayna Ayach, sans que cela ne pousse le journal à les supprimer de l’article. » Malgré la gravité de cette constatation, pour un journal d’informations !, tout ce que « la rédaction » a trouvé comme excuse à ce manquement déontologique, c’est de prétendre qu’« en l’absence d’une enquête, les éléments rapportés dans l’article ont été mis au conditionnel ». Ah mais si l’honorable rédaction avait pris la peine de relire l’article rédigé par une des journalistes, ça lui aurait évité cette affirmation légère et imparfaite.

Du conditionnel, il n’y en a point, ni dans le titre, « Mouvement de solidarité en ligne après une tentative de viol révélée par une jeune Libanaise », ni dans la légende de la photo, « Une fois n’est pas coutume, une jeune Libanaise a exposé une tentative de viol dont elle affirme avoir été victime sur son lieu de travail », ni dans le texte de l’article d’ailleurs, « l’histoire d’une jeune Libanaise victime d’une tentative de viol sur son ancien lieu de travail à Beyrouth » et « si la jeune femme n’a pas porté plainte, c’est sans doute en raison du risque de ne pas pouvoir prouver qu’elle a été agressée, les indices physiques du viol n’étant pas réunies dans son cas ». Toujours cette incapacité orientale de reconnaitre et de corriger ses erreurs.

En tout cas, encore un passage d’actualité, « Radio Beirut considère que l’endroit le plus adapté pour juger une affaire de harcèlement comme de diffamation reste le tribunal, ce lieu où est rendue la justice conformément aux lois en vigueur au Liban (...) ». Mais encore ? Vous n’en saurez rien. Les parenthèses sont celles de L’OLJ, pas les miennes. C’est justement là précisément que les ciseaux d’Anastasie ont usé leurs lames, alors que la suite, publiée à la fin de mon poste, porte justement sur l’abjecte adhésion des sociétés modernes, notamment libanaise, au principe du « kangaroo court ». Pourquoi supprimer ce qui est dit avec tant d’élégance et de justesse ? Curieux. A moins que la respectable rédaction de L’OLJ se soit vue membre de ce jury et s’est sentie pleinement visée dans l'affaire Dayna Aysah vs Radio Beirut ?

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Kangaroo Court (tribunal kangourou) est un terme anglosaxon apparu aux Etats-Unis. Il date de 1853 svp. Il désigne d’une manière aussi sérieuse que sarcastique tout « tribunal » qui ne respecte pas les normes reconnues de droit et de justice. Des procès staliniens de Moscou autrefois, pour éliminer les opposants, aux jugements à l’emporte-pièce d’une foule en délire sur les réseaux sociaux de nos jours, rien à changer. On est accusé, jugé et condamné d’avance, que l’on soit « coupable » comme Bchara el-Asmar/CGTL ou « innocent » comme Jihad Samhat/Radio Beirut, seule l’exécution de la sentence est différée.

« Radio Beirut considère que l’endroit le plus adapté pour juger une affaire de harcèlement comme de diffamation reste le tribunal, ce lieu où est rendue la justice conformément aux lois en vigueur au Liban, et non le ‘kangaroo court’, cette cour populaire éphémère des réseaux sociaux, des médias et d’internet ».

« Kangaroo Court » c’est aussi une belle chanson-clip du groupe indie pop américain, Capital Cities. Elle raconte les mésaventures d'un zèbre qui se résigne à se déguiser en cheval afin d’être autorisé à entrer dans le club sélect The Kangaroo Court. Il enfile ses chaussures de malchance et se voit ouvrir la porte interdite. Excellent danseur, à peine entré, une chienne de poche tombe sous ses charmes. Hélas, ça ne durera pas longtemps. Démasqué par un bouledogue jaloux, à cause de sa queue rayée, il sera arrêté et déféré devant un tribunal présidé par un kangourou et dont le jury est composé de lapins. Condamné à mort à l’unanimité, il sera exécuté par des cochons et finira dans l’assiette d’un lion. Click & enjoy.

Disons que Kangaroo Court est un plaidoyer contre la discrimination, l’ostracisation, et bien entendu, les réactions frénétiques du kangaroo court au sens originel du terme, le tribunal sommaire et expéditif, celui des temps modernes, d’internet, des réseaux sociaux, des blogs et des médias « où le lynchage remplace le procès, les allégations se substituent aux preuves et l’arbitraire supplante la législation, chacun reprenant sa vie par la suite, sans se préoccuper du fond du problème et des conséquences de ses actes ». C’est le propre des sociétés primitives, immatures et violentes. Not in my name ni au nom du christianisme d'ailleurs, encore moins au nom du patriarche maronite Mar Nasrallah Boutros Sfeir.



vendredi 17 mai 2019

Mort d'Ieoh Ming Pei, l'architecte de la Pyramide du Louvre, l'oeuvre narcissique de François Mitterrand (Art.615)


Un autre homme centenaire vient de nous quitter, l'architecte sino-américain Ieoh Ming Pei, auteur de la très controversée Pyramide du Louvre. Ne me demandez pas de lui rendre un hommage, j’aurai du mal.

Photo Benh Lieu Song, Wikimedia commons

L’appréciation d’une œuvre artistique est très personnelle. Certains aiment. D’autres pas. Personnellement, je trouve la construction parisienne pas laide bien sûr, mais plutôt déplacée. Elle a dénaturé la majestueuse cour Napoléon du palais du Louvre à Paris. J’ai beau la voir et la revoir, je n’ai qu’une envie à chaque fois, la démonter. Trois raisons à cela.

. Primo, cette pyramide ne doit son existence qu’à la volonté narcissique de l’ex-président de la République française, François Mitterrand, au début de son long règne (1981-1995), de laisser son nom un peu partout à Paris. Au passage, on reproche à Emmanuel Macron, à juste raison, de vouloir reconstruire Notre-Dame de Paris trop vite sans suivre les procédures habituelles pour les monuments historiques, mais on oublie par exemple que la Pyramide du Louvre a été décidée par François Mitterrand seul, sans recourir à la procédure du concours d'architecture ou de l'appel d'offre.
. Secundo, l’architecte n’est pas allé loin pour trouver son idée, c’était à deux pas, dans la « rue des Pyramides », et à la première station de métro, « Pyramides », inaugurée en 1916. Le père de Balzac a même évoqué l’idée d’une pyramide dans la cour en 1806, peu de temps après la campagne d’Egypte menée par le général Bonaparte, autoproclamé Empereur des Français entre temps.
. Tertio, la pyramide du Louvre était totalement inutile, puisqu’on aurait pu réorganiser les entrées du Louvre, discrètement, sans défigurer le site extérieur par ce monstre de verre, d’acier et d’aluminium. On n’a plus une vue globale originelle ni de la façade principale donnant sur la cour Napoléon quand on se trouve dos aux Tuileries, ni de la perspective Cour Napoléon-Carrousel-Tuileries, quand on est dos au Louvre.

Selon l’historien de l’art Pierre Vaisse, c’est le « degré zéro de l’architecture ». On a même parlé d’une œuvre internationale sans caractère, d’une attraction digne de Disney et d’une maison des morts. Les protestations n’ont abouti à rien. La pyramide du Louvre et ses pyramidions resteront pour un moment. Il faut se faire une raison, l’art contemporain est aujourd’hui partout. Il touche tous les domaines, l’architecture et la peinture bien sûr, comme l’art funéraire, on l’a vu avant-hier au Liban. Je comprends qu’on puisse apprécier. Ce n’est pas mon cas en général et je ne suis pas le seul. Le cercueil de Rudy Rahmé, même s’il est en bois d’olivier de la Vallée de la Qadisha, reste laid, d’autant plus que le sculpteur libanais l’a créé pour le grand patriarche maronite Nasrallah Sfeir. La pyramide d’Ieoh Ming Pei, même si elle est en verre le plus transparent du monde, reste déplacée, surtout que l’architecte sino-américain l’a dessiné pour le prestigieux site du Louvre. Le lapin de Jeff Koons, même s’il a été vendu aux enchères chez Christie’s à plus de 91 millions de dollars, reste stupide, notamment parce que le plasticien américain est un artiste « kitsch néo-pop », appellation officielle hein !, à l’imagination sans talent et sans inspiration, condamné à maintes reprises pour plagiat.

L’appréciation des œuvres artistiques est certes subjective. Mais on peut l’aborder d’une manière scientifique. S’il y a bien une chose détestable dans l’art contemporain, c’est le mélange des genres. Exemple typique, la pyramide du Louvre. Ailleurs, elle pourrait très bien s’intégrer dans le paysage. Pas au palais du Louvre, cette merveille du Moyen-Âge et de la Renaissance. Peut-on imaginer la Tour Eiffel asymétrique et avec du béton? Non. Le mélange ancien/moderne au Louvre, c’est comme le sucré/salé de la pizza hawaïenne à l’ananas, infect. Bon, il faut aimer. Autre exemple, le gratte-ciel de Sama Beirut ou la tour imaginée par Bernard Khoury pour l’ex-bâtiment de la bière Laziza, tous deux placés au beau milieu des petites rues et du vieux Beyrouth, abjecte. Au fait, même à Dbaïyé, les deux bâtiments resteront des œuvres moches. Dans d’autres cas, comme le Cercueil de Rudy, appelons-le comme ça, ce qui dérange le plus c’est la recherche de la complexité au détriment de la simplicité. Résultat, de la laideur. Pour Jeff Koons & Co, la raison du rejet est simple, on a affaire à des imposteurs de l’art, sans véritable talent en dehors du réseau et de la com.

Difficile de terminer cette note sans parler de la reconstruction de la cathédrale Notre-Dame de Paris. Vu l’importance du site, il est clair que Macron est attendu au tournant. Toute idée d’introduire de l’art contemporain sur ce joyau architectural de l’art médiéval sera farouchement combattu, par moi en premier. Cela ne veut pas dire qu’il faut remettre forcément des poutres en chêne et reconstruire ce qui a été détruit exactement à l’identique. A la dernière grande restauration de l’édifice, au 19e siècle, Viollet-le-Duc a modifié profondément la façade, les deux côtés et le toit. Il a même rajouté une flèche inspirée de celle d'origine qu'on avait démontée au 18e siècle à cause de sa vétusté. Peut-on s’en douter aujourd’hui ? Impossible. Qui peut s’en douter ? Personne. Il est là le génie de cet architecte français. Restaurer, construire et reconstruire en respectant la cohérence de l’ensemble en général et l’harmonie de l’édifice en particulier. On retrouve plusieurs styles architecturaux dans Notre-Dame de Paris. Et pourtant, on a l'impression qu'il n'y en a qu'un, le gothique, un art d’origine française.



mercredi 15 mai 2019

Mémoires d’outre-tombe. Le patriarche Sfeir au sculpteur Rudy Rahmé : « Ton cercueil est hideux et étroit, tellement pompeux que tu peux le garder pour toi ! » (Art.613)


Et dire qu'on se fait encore avoir. On a cru en toute bonté que tous les enfants de la patrie seraient à la hauteur. Déjà pour l’enterrement, certains ne le sont pas !

Le cercueil du patriarche Sfeir (2019) vs le cercueil du pape Jean-Paul II (2005)

Après un modeste hommage que j'ai rendu à ce grand homme de notre pays, Nasrallah Sfeir, et la multitude de témoignages authentiques de votre côté chers lectrices et lecteurs, exprimés sur mon mur, sur le vôtre et ailleurs, je pensais disposer de quelques jours off-line. Une aimable personne a fait preuve de générosité en comparant mon encensement lyrique aux oraisons funèbres de Bossuet, ce prédicateur français maitre incontesté de l'éloquence et de cet art oratoire, auteur d'une figure de style restée dans la littérature, « Madame se meurt ! Madame est morte ! », prononcée à la basilique Saint-Denis en 1670 lors des funérailles d'Henriette d'Angleterre, épouse de son cousin Philippe d'Orléans, frère de Louis XIV, morte à l'âge de 26 ans.

Ce 15 mai de l’an de grâce 2019 aurait dû être un jour historique, de deuil, de recueillement et de réflexion. La dépouille du défunt devait quitter l'hôpital Hôtel-Dieu de Beyrouth pour Bkerké, le siège du patriarcat maronite d'Antioche et de tout l'Orient. Les obsèques sont prévues pour jeudi 17h. On attend près de 50 000 citoyens de toutes les confessions, chrétiennes et msulmanes. Sur le plan officiel, seront présents, le président de la République libanaise, Michel Aoun, le Premier ministre, Saad Hariri et le chef du Parlement, Nabih Berri, ainsi que le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, et des représentants du Vatican, du Qatar et d'Arabie saoudite. Tous les partis politiques libanais viendront rendre un dernier hommage à Nasrallah Sfeir -avec une participation spéciale pour le parti des Forces libanaises (à dominante chrétienne) et le Parti socialiste progressiste (à dominante druze), étant donné le rôle déterminant joué par le défunt dans la réconciliation de la Montage- à l'exception du Hezbollah.

Celles et ceux qui sont touchés par le départ du patriarche maronite étaient censés s'isoler du monde extérieur ou descendre dans la rue, faire silence ou méditer, se tourner vers eux-mêmes ou vers Dieu pour prier. Comme un bon nombre d'entre vous, j'ai eu l'idée de suivre le "direct" sur l'événement via internet, faute de pouvoir y participer. Avouez, bien mal nous en a pris.

Je fus d'emblée quelque peu contrarié par la présence massive des drapeaux du parti des Forces libanaises. Soyons clairs, chacun est libre d'exprimer ses émotions par rapport au décès du patriarche maronite de la manière qu'il juge la plus appropriée. Je comprends parfaitement le pourquoi du comment de la chose. Mais enfin, pourquoi s'approprier un symbole national qui permet de ratisser large, au-delà de la communauté maronite et du parti des FL? Que personne ne soit vexé, il y avait une raison à s'interdire cela et celle-ci est simple. Les justifications de ce qui s'est passé sont certainement valides, mais une telle appropriation réduit et rapetisse ce grand homme trans-communautaire et trans-partisan. Un ou deux drapeaux du parti ici et là, aurait été suffisant pour faire passer le message. Par contre, imposer les drapeaux FL en masse au point d’engloutir le drapeau du Liban, à supposer que c'était spontané, était le moins qu'on puisse dire, inconvenant. Bon, il y a plus grave.

Justement, ensuite, je fus agacé par les pétards et les youyous qu’on a entendu dans le background à un certain moment, notamment à l'arrivée du cercueil à Bkerké. Ça alors, mais depuis quand elferqaï3 wel tzoulghout accompagnent le cercueil d'un patriarche ? On m’a déjà rapporté une vidéo sur cette mode populaire contemporaine surréaliste, minoritaire, Dieu merci. J’ai projeté en parler, mais l’actualité a relégué le sujet aux calendes grecques. Non mais depuis quand cette hérésie fait partie de la culture funèbre libanaise pour un homme âgé de 99 ans ? Dans le contexte d’un enterrement, les pétards et les youyous n’ont pas leur place, il dénature la cérémonie et l'ambiance. J’ai enterré père et mère il y a bien des années. Je me souviens encore comme si c’était hier. Le moment le plus émouvant pour moi c’était l’accueil des cercueils dans la tristesse, les pleurs, la prière et les magnifiques chants religieux maronites et syriaques, et au rythme des cloches qui sonnaient le glas et de rien d’autre. Les pétards et les youyous dans un enterrement constituent un acte déplacé en général et un manque de respect flagrant dans le cas particulier de Mar Nasrallah Boutros Sfeir. Oh mais il y avait beaucoup plus grave que tout cela!

A ce propos, enfin, je vous demande deux secondes pour bien choisir mes mots. Je fus, et pas le seul, irrité et indigné, énervé et exaspéré, mis en colère et fou de rage, à la vue de ce cercueil tarabiscoté, une horreur artistique. Rudy Rahmé est peut-être un sculpteur créatif et très doué à ses heures perdues. Mais une chose est sûre, son œuvre est d’une laideur indescriptible. Il a beau mettre du bois de cèdre de la région des Arz, du bois d’olivier de la Vallée de Qannoubine, de la roche du Kesrouan, son cercueil reste hideux. Non mais franchement depuis quand on recourt à trois matériaux pour créer un cercueil ? Et encore, il y a le plâtre d'une tête moulée ou sculptée à la hâte, disproportionnée par rapport au reste ! Et ce n’est pas tout, si vous regardez bien, vous verrez même l’époxy et l’enduit pour combler les vides. Rudy Rahmé s’est fait plaisir à la manière d’un artiste ayant une imagination sans inspiration, incapable de penser une seconde à qui est destinée son œuvre. Désolé, ce cercueil est raté et totalement indigne de cette dernière grande personnalité à entrer dans le Panthéon libanais, Mar Nasrallah Boutros Sfeir.

La question est maintenant de savoir qui a donné le feu vert pour une telle horreur artistique ? Je pense comme vous ! Eh oui, ce n’est pas par hasard si j’ai fait allusion à lui dans mon hommage dimanche dernier. C’est sans l’ombre d’un doute la signature de quelqu’un qui se regarde dans le miroir tous les matins et se teint les cheveux tous les mois. Vous parlez d’un déclin et du dernier des Mohicans ! Que ça reste entre nous, j’ai proposé à Tom Cruise une mission impossible à réaliser en 24 heures, remplacer cette laideur abjecte par une simple copie du simple cercueil du simple pape Jean-Paul II, mort en 2005 et canonisé depuis, voir photo ci-jointe. A tout hasard, le cercueil que certains fidèles de mauvais goût ont choisi pour le patriarche Nasrallah Sfeir est à gauche et celui de saint Jean-Paul II à droite. La beauté est dans la simplicité car « la simplicité est la sophistication suprême », à en croire Léonard de Vinci. S’il est donné au patriarche maronite de dire un dernier mot, il s’adresserait à Rudy Rahmé avec un sourire narquois et la rime : ton cercueil est hideux et étroit, tellement pompeux que tu peux le garder pour toi 😊

Post-scriptum 🤔

Aux dernières nouvelles, Tom Cruise a réussi sa mission, le cercueil du sculpteur Rudy Rahmé sera bel et bien remplacé pour la cérémonie d'hommage national. Minute ! ne nous réjouissons pas trop vite. Il ne le sera pas parce qu’il est laid, pompeux et indigne du défunt. Comment vous l’annoncez ? Euh, désolé, mais ils veulent le garder ! Si, si. Et pour cause, il sera exposé dans la maison natale de Nasrallah Sfeir à Reifoun. En tout cas, c'est le motif officiel du siège patriarcat, pour éviter el-jorsa sans doute, le ridicule d'avoir commis une telle bourde. Autre motif évoqué, son poids pour les pauvres porteurs lors de la cérémonie religieuse cet après-midi. 220 kg de lourdeur ! L'artiste n'y a pas pensé, smallah. Mince alors, en réfléchissant bien, je dirais que nous avons commis une erreur les amis, nous n’aurions pas dû confier cette mission à Tom Cruise. L’enterrement nous aurait ôté cette horreur de la vue une fois pour toutes !



dimanche 12 mai 2019

Décès du patriarche maronite Mar Nasrallah Boutros Sfeir, parrain de l'indépendance du Liban du joug de la Syrie, après 29 ans d'occupation (Art.612)


Rarement « une page se tourne » n’a eu autant de sens qu’aujourd’hui. Le 76e patriarche maronite d'Antioche et de tout l'Orient, Mar Nasrallah Boutros Sfeir, nous a quittés à l’âge de 99 ans. Avec son départ, c’est tout un pan de l’histoire du Liban qui part aux archives.


Il ne se regardait pas dans un miroir tous les matins, ni pour se raser ni pour se pomponner, comme certains. Il ne se teignait pas les cheveux tous les mois, ni pour apparaitre plus jeune ni pour faire bonne figure, comme quelques uns. De son vivant, il n’était adepte ni de la langue de bois ni des palabres. De tout temps, il n’était partisan ni de "tebwiss el lé7é" ni de "la ghalib wala maghloub". Avec lui c’était le mot juste, ni plus ni moins ; la réflexion pertinente, pleine de sagesse ; la pique acerbe, avec le sourire narquois.

S'il s’est penché sur les conditions de vie de ses compatriotes et les injustices sociales, le nom du patriarche Mar Nasrallah Boutros Sfeir restera associé au 30e synode patriarcal maronite qui s’est réuni entre 2004 et 2006, considéré comme le 2e plus grand synode de l’histoire de l’Eglise maronite depuis sa fondation au 5e siècle, après celui de 1736. Près de 450 participants ont pris part aux débats, en présence de représentants chrétiens des Eglises catholiques, orthodoxes et protestantes, ainsi que des représentants musulmans, sunnites, chiites et druzes. Au final, 23 textes seront adoptés. Ils concernent l’identité de l’Eglise maronite (sa vocation et sa mission au Liban, en Orient et dans le monde), la structure et l’organisation interne (la hiérarchie, la vie monastique, le cathéchisme, la liturgie, etc.) et surtout, les enjeux contemporains (politique, enseignement, culture, économie, affaires sociales, médias, Terre, etc.). Chaque texte comporte des recommandations sur la manière dont l’Église maronite abordera ce sujet à l’avenir. Impossible d’en faire un résumé en quelques lignes. S’il ne faut retenir que quelques phrases, qui sont à l’image du défunt patriarche, c’est bien celles sur l’identité maronite et les relations islamo-chrétiennes.

« L’identité des maronites n’est ni nationale ni ethnique, mais ecclésiale… La double communion de l’Église maronite avec le patrimoine syriaque antiochien et le siège de saint Pierre a permis à l’Église maronite d’être un pont et de passer l’esprit de l’Orient en Occident et l’esprit de l’Occident en Orient (…) Comme ils (les maronites) ont édifié au Liban une patrie avec leurs frères musulmans… ils se considèrent également concernés par le destin du Machrek arabe (…) Notre Église proclame sa solidarité avec nos frères musulmans dans cet Orient et avec les peuples arabes opprimés (…) Le dialogue islamo-chrétien est la voie de l’avenir, non seulement dans cette région, mais dans le monde entier. »

Prêtre, curé de paroisse, évêque, patriarche et cardinal, il a su gravir les échelons et rester toute sa vie, un humble chrétien digne des enseignements de Jésus de Nazareth.

Beaucoup de ses compatriotes contemporains ont mis de l’eau dans leur vin, changé de cap, tourné leur veste ou filé à l’anglaise. Ils ont eu des agendas parallèles, des objectifs inavouables et des arrière-pensées. Ils ont commis des fautes graves et des erreurs impardonnables. Pas lui. Jamais. Et de ce fait, hélas, il est le dernier des Mohicans du pays du Cèdre.

L’histoire réservera à Mar Nasrallah Boutros Sfeir dix grands chapitres d’une vie bien remplie.

1. Défenseur du Liban libre, souverain et indépendant
2. Opposant à la tyrannie des Assad père et fils, même en pleine période de terreur (1990-2005), n’en déplaise aux ex-8Mars
3. Initiateur du mouvement qui a conduit à libérer le Liban de l’occupation syrienne (2000)
4. Défenseur de la cohabitation fraternelle islamo-chrétienne
5. Opposant à l’anomalie que constitue la situation du Hezbollah au Liban, n’en déplaise aux hezbollahi-compatibles en tout genre
6. Voix de la raison, à des moments où plus personne n’en avait, notamment vers la fin de la guerre libanaise, lors des batailles de Libération et d’Élimination (1988-1990)
7. Militant qui n’a pas hésité à mouiller sa soutane pour empêcher la victoire des ex-8Mars aux élections législatives de 2009, n’en déplaise au Hezbollah et au CPL
8. Organisateur de sa propre succession et de son vivant, encourageant le pape Benoît XVI à lui emboîter le pas
9. Maitre de la langue arabe, parlant le latin, le français, le syriaque et l’araméen
10. Farouche opposant à toute atteinte à la Constitution libanaise, quelles qu’en soient les raisons et les circonstances. Pour l’accord de Taef sans hésitation, n’en déplaise à beaucoup de monde de tous les bords, notamment des ex-8Mars, et contre la destitution par la force du président de la République libanaise, Emile Lahoud, n’en déplaise aux ex-14Mars spécialement. Point capital pour l'avenir du Liban, que tous les prétendants politiques tâchent de s'en souvenir.

Mar Nasrallah Boutros Sfeir est allé rejoindre le Panthéon libanais où reposent des grands noms de notre pays : Rafic Hariri, Bachir Gemayel, Moussa el-Sader, Kamal Joumblatt, Camille Chamoun, Charles Malek, Sabah, Fouad Chehab, Riad el Solh, Gibran Khalil Gibran, Hassan Kamel el Sabbath, Ahmad Fares el Chidiac, Tanios Chahine, Youssef beik Karam, Fakhreddine, et j’en passe et des meilleurs. Impossible de les citer tous.

La gloire du Liban lui sera donnée. Comme elle a été donnée à son Eglise et ses prédécesseurs.
• Sans le patriarche Boulos Massaad, il n’y aurait peut-être pas eu de Mont-Liban autonome de l’Empire ottoman en 1861.
• Sans le patriarche Elias Houayek, il n’y aurait peut-être pas eu de Grand-Liban sous un mandat de la Société des Nations en 1920.
• Sans le patriarche Antonios Arida, il n'y aurait peut-être pas eu de Pacte national islamo-chrétien et d'indépendance du Liban de la France en 1943.
• Sans le patriarche Nasrallah Sfeir, il n’y aurait peut-être pas eu de Liban libéré de l’occupation de la Syrie en 2005 et de seconde indépendance.

Tous ces patriarches n’étaient évidemment pas seuls à œuvrer pour le Liban, loin de là. Ils étaient entourés de patriotes de toutes les religions et les confessions, islamiques et chrétiennes, comme en témoignent le Panthéon libanais en général et l'histoire des deux indépendances en particulier, chacun défendant son pays à sa manière. Mais le rôle de ces quatre patriarches, leurs choix et leurs prises de position ont été déterminants à des moments clés de notre histoire. Ils ont su faire entrer toutes les communautés chrétiennes en union avec toutes les communautés musulmanes et écrire des pages glorieuses de l'Histoire du pays du Cèdre. Que Sa Sainteté repose en paix. La gloire du Liban lui est donnée pour l’éternité.


vendredi 10 mai 2019

Les protestations surréalistes de la population libanaise contre les lignes à haute tension et la réponse non moins surréaliste du gouvernement (Art.611)


« Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites pour bien des choses », et pourtant, « une seule est nécessaire ». C’est Jésus de Nazareth. Il était aux portes de Jérusalem. Il s’adressait à la patronne des lieux qui s’activait pour l’accueillir dignement, alors que sa sœur Marie buvait ses paroles sans se soucier des contraintes de l’hospitalité orientale.

2 000 ans plus tard, pas loin de la Ville sainte à Mansourieh, au pays du Cèdre, la population aussi s’active, s’agite et proteste, contre les lignes à haute tension. Et pourtant, l’essentiel est ailleurs. Ils respirent, boivent et mangent des molécules, des substances et des matières bien nuisibles pour la santé humaine, sans l’ombre d’un doute!, mais font une fixation sur les effets hypothétiques et très limités des lignes à haute tension sur leur santé, pourvu qu'on respecte les normes internationales en vigueur.

A Mansourieh, le gouvernement libanais également s’active, s’agite et utilise la force contre les protestataires. Et pourtant, l’essentiel là aussi est ailleurs. La consommation électrique au Liban bat des records (pas une habitation ou presque n’a pas la climatisation, même en montagne ! ; nous avons près de 1,5 million de réfugiés syriens dont une grande partie ne paie pas sa consommation), le vol du courant électrique au Liban bat des records (toutes les régions confondues, même dans les régions réputées de payer les factures, taxes et impôts ; ça peut atteindre 70% de l’électricité produite !), le gaspillage de l’argent public sur le secteur électrique bat des records (plus de 4,25 milliards $ jetés par les fenêtres et les poches d’intermédiaires turcs et libanais, à cause de la stupide idée des centrales flottantes). Et des tartuffes de gouvernants viennent faire croire à des candides de gouvernés que la boucle électrique Mansourieh fournira aux Libanais l’électricité publique 24h/24 sans qu’ils aient besoin de passer par les rapaces des générateurs privés. Mamma mia.

Boucle ou pas, lignes à haute tension ou pas, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans ce pays et dans l’esprit de certains de ses habitants et de ses dirigeants.

Qui se soucie de sa santé doit mettre toute son énergie pour lutter contre la pollution atmosphérique au Liban, surtout en dioxyde d’azote, ce serial killer silencieux, la barre rouge-orange-brune à l’horizon, visible pratiquement toute l’année!, produite par les moteurs, voitures, bus, camions, usines, centrales, feux, incinération sauvage de déchets, etc. J’en ai parlé en décembre à l’occasion de la publication d’une étude euroméditerranéenne. La quasi-totalité de la superficie du Liban, près de 90% des 10 452 km2, est polluée à un niveau maximal en NO2. C’est l’équivalent des régions parisienne et milanaise réunies, c’est plus qu’une grande métropole comme Le Caire. La pollution dans le monde c’est un décès toutes les 5 secondes. C’est le cas du Liban, un des pays les plus pollués de la planète. J’avais énuméré une longue liste d’idées de ce qu’il faut faire ou pas faire dans ce domaine. Trois points incontournables : ne pas rajouter d’autres sources de pollution à celles existantes (comme la stupide idée des incinérateurs des ordures ménagères pour produire de l’électricité !), réduire la consommation en tout genre (faut pas rêver, sans cela, on n’y arrivera jamais !), planter des arbres dans toutes les rues et routes libanaises (et des grands arbres svp, cèdres, oliviers, noyers, ficus, platanes, peupliers, etc. ; pas de petits arbustes et plantes ; et surtout, ne pas les tailler pour en faire de snobs et ridicules boules décoratives !).

J’ai consacré plusieurs articles au problème électrique au Liban. L’électricité au Liban coûte près de 5 milliards de dollars par an (énergie de l'Etat libanais via EDL, des centrales flottantes en location et des générateurs privés). Les plans des gouvernements libanais se suivent et se ressemblent. Le premier plan sérieux date de 2010, près de 20 ans après la fin de la guerre civile, soit dit au passage. On nous a promis le courant 24h/24 pour 2014. Et pourtant, ce n’est pas le cas en 2019 et ce n’est pas à l’ordre du jour à moyen terme. Ni à long terme d’ailleurs, hélas ! Et vous savez pourquoi ? C’est parce qu’on ne s’attaque pas aux sources du problème. Bienvenue au Liban, pays des palabres et des solutions à la mords-moi-le-nœud. Trois points incontournables là aussi : réduire la consommation électrique (sans cela, on n’y arrivera jamais, au grand jamais !), lutter contre le vol de courant (au moins, comme on a lutté contre les protestataires pacifiques de Mansourieh, en mobilisant les forces de l’ordre, l’armée et les FSI), encourager les énergies renouvelables (surtout solaires). Tenez, transformer les façades de toutes les tours de Beyrouth et des quatre coins du Liban, en centrales solaires. Au moins, on rendra l’hideux utile !

Quant au curé gonflé qui a osé utiliser une croix de 2 mètres de haut pour empêcher les travaux sur un pylône électrique à Mansourieh, il faut le mettre au pilori et le condamner à sillonner le Liban pour sensibiliser ses collègues d'hommes religieux musulmans et chrétiens, afin que la malédiction des voleurs du courant électrique au Liban figure dans les sermons du vendredi et du dimanche. Ça leur évitera de parler politique et d'être utiles, là aussi.


mercredi 1 mai 2019

L'article indécent du politologue libanais de gauche Ziad Majed sur l'incendie de Notre-Dame de Paris (Art.610)


Fêter le travail, alors qu'il y a autant de chômage, de précarité et de gens mécontents du leur, est de nos jours, tout simplement surréaliste pour ne pas dire indécent. Et puisqu'on y est parlons-en. L’élan de générosité pour le monument Notre-Dame de Paris, exprimée massivement par le peuple français et le monde entier, n’en finit pas d’aigrir certains esprits. Dernière victime en date, le politologue Ziad Majed, fondateur avec Samir Kassir, Elias Khoury et d’autres personnalités libanaises, du Mouvement de la gauche démocratique.

L’article qu’il a écrit le 27 avril dans Al-Quds Al-Arabi (la Jérusalem arabe) quotidien de langue arabe publié à Londres, est le moins qu’on puisse dire inconvenant. Entre nous, il est même indécent. C'est que l’incendie qui a ravagé une partie de la cathédrale parisienne fait encore couler beaucoup d’encre. Chacun y va de son angle de vue, de sa signature. Voici texto ce que cet intellectuel franco-libanais, habitué des plateaux TV français dès qu’il s’agit de la Syrie, a voulu partager avec les 50 000 lecteurs arabes du journal palestinien.

شبّه مراقبون حريق المبنى وأضراره بالحريق الذي يضرب منذ سنوات منظومة الكثلكة أو بالأحرى مؤسّساتها الكبرى في فرنسا وأوروبا

Des observateurs auraient comparé l'incendie de l'édifice parisien à l'incendie qui frappe l'Eglise catholique en France et en Europe depuis des années? Ah bon! Mais qui ça au juste? Lui par exemple! Au moins il faut avoir le courage d'assumer son opinion et de ne pas se cacher derrière son doigt.

فالكنيسة الكاثوليكية تعاني منذ مدّة مجموعة أزمات... فمِن تراجع أعداد... وتحوّل مبانيها إلى مواقع سياحية... إلى تصادم مفاهيمها المحافِظة بالتشريعات... إلى فضائح الاعتداءات الجنسية... وصولاً إلى السجالات الداخلية الفاتيكانية... ويبدو حريق نوتردام حريقاً تتخطّى حدوده أبراج الكنيسة العظيمة لتطال منظومة متراجعةً بأكملها

Et encore, c'est un résumé! De tout ce que l'on peut dire, et s'est dit et se dira, sur l'incendie de Notre-Dame de Paris, c'est l'accroche concoctée par Ziad Majed pour retenir l'attention des lecteurs du monde arabe! Ah mais il fallait là aussi que le politologue franco-libanais assume et ait l'audace d'aller jusqu'au bout du raisonnement et se demander si l'incendie n'était pas d'origine criminelle, elle aurait été allumée par le curé pour ressusciter une institution moribonde en pleine fête de Pâques, faire pitié quoi!, ou au moins, préciser aux lecteurs arabes que ce feu est une aubaine divine inespérée pour redorer le blason de l'Eglise catholique.

على أن الأهمّ من ذلك ربما، هو التعامل السياسي الذي أبرزته المواكبة الإعلامية المرئية والمسموعة للحريق العظيم، خاصة في الأوساط اليمينية الفرنسية (والأوروبية عامة)، التي وجدت في الحريق مناسبة للتذكير بجذور فرنسا (وأوروبا) المسيحية وبصفاء تلك الجذور

On se demande si on vit dans le même monde! Une couverture médiatique dans les milieux de la droite française et européenne qui a trouvé dans l'incendie l'occasion de rappeler les racines chrétiennes pures de la France et de l'Europe? Ah bon! Mais, comment ça, qui ça, où ça, qu'est-ce qu'ils ont dit au juste ces gens et qu'est-ce qu'ils représentent?

والتذكير هذا، في ما خلا كونه نوستالجيا لتاريخ لن يُبعث من جديد، إشارة إلى رفض (يائس) لما صارته فرنسا وسائر الدول... مختلفة الهويات والديانات... وهو، أي هذا التذكير، الذي وجد في الحالة العاطفية التي أحدثتها نيران الكنيسة وبعض أطرافها المتفحّمة مناسبة ليعبّر عن نفسه، يهدف في ما يتخطّى الحدث ذاته وتداعياته إلى الدعوة للفظ كلّ ما أضيف إلى الحضارة الفرنسية (والغربية) ... التعدّد هو بذلك مستهدف، والاختلاف الديني والعرقي الذي يصنع الهوية الفرنسية اليوم أيضاً مستهدف... والمؤلم بالنسبة لأصحاب المواقف المذكورة هو أنهم يدركون أن ما يتمنّونه من “صفاء” احترق منذ زمن غير قصير، والتهمته نيران أشدّ قسوة عليهم من نيران نوتردام، ولم يبق منه سوى أوهام وأحقاد عنصرية

Comme par hasard, pas de noms, pas de citations, pas de liens. Rien. Justement, rien que des allégations nécessaires pour guider les lecteurs du monde arabe vers une démonstration précise. La question est donc de savoir pourquoi un intellectuel intelligent, de nationalité française et d'origine arabe, était si dérangé par l'attachement de la majorité des Français et des étrangers à un des plus importants monuments de l'humanité, pas le seul loin de là!, Notre-Dame de Paris?

A la lecture de ce représentant de la gauche arabe, Ziad Majed, j'ai tout de suite penser au superbe article d'un monument de la gauche française, Jean-Luc Mélenchon, publié en un temps record, quelques heures seulement après le drame. « Athées ou croyants, Notre-Dame est notre cathédrale commune. Le vaisseau, la nef qui nous porte tous sur le flot du temps. Et je crois que nous l’aimons de la même façon… Bien sûr, Notre-Dame accueille tout le monde, et la foi catholique l’anime. Mais elle n’appartient à personne ou bien seulement à tout le monde, comme les pyramides du plateau de Gizeh… Que le bâtiment soit un édifice religieux n’empêchera jamais qu’il soit l’incarnation de la victoire de nos anciens contre l’obscurantisme… Des croisades, on ramena les sciences mathématiques, physiques et chimiques que l’Orient avait conservées. Elles germèrent dans les esprits… Notre-Dame est un message universel. Le peuple de France ne s’y est pas trompé. Toutes ses grandes heures y ont transité... Je me dis qu’elle ne brûlera jamais tout à fait. Il en restera toujours un morceau qu’un être humain voudra continuer vers le ciel. » Alors Ziad, el comandante par exemple, le leader de l'extrême gauche française, La France insoumise, est lui aussi peut-être un "nostalgique", qui "refuse ce que la France est devenue" et "regrette la pureté" de l'Europe? Pourquoi ne pas partager ce beau message rassembleur de Mélenchon dans le monde arabe au lieu de disserter sur quelques voix d'extrême droite qui ont tenté à une toute petite échelle et en vain d'exploiter l'événement?

J'ai aussi repensé à l'accroche de votre obligé, Bakhos Baalbaki. "Nous sommes nombreux à être consternés. Pas par la chute de quelques pierres... mais de voir ces flammes infernales dévorer une partie d’un édifice vieux de 856 ans. Notre-Dame de Paris... un monument extraordinaire à plusieurs égards... un monument français, catholique, parisien, public, artistique, littéraire, touristique, historique, national, international... qui fait partie de la mémoire et du patrimoine de l’humanité toute entière (...) Ne rien éprouver de spécial en voyant cette cathédrale brûlée, reflète un mépris flagrant pour ce que Notre-Dame de Paris représente, la France en général et Paris en particulier, ainsi que l’Occident en général et l'Europe en particulier, dans leurs multiples facettes, religieuse, historique et artistique. Cela s'applique pour n'importe quel patrimoine de l'humanité frappé par une catastrophe : Ayasofya à Istanbul, le Dôme du Rocher à Jérusalem-Est, le temple de Bacchus à Baalbek, les pyramides d'Egypte, la cité Machu Picchu au Pérou, la muraille de Chine, etc… Les grands coeurs, contrairement aux petits esprits, ont cette merveilleuse capacité d'être touchés à la fois par l'incendie de Notre-Dame de Paris, comme par le sort des SDF des capitales européennes et par la souffrance des populations moyen-orientales. L'un n'empêche pas les autres. " Apparemment ce n'est pas le cas de tout monde, certains comme Ziad Majed ont l'émotion exclusive et sélective.

فكثرة من المتبرّعين الكبار لإصلاح ما تضرّر وإعادة بناء ما تخرّب في جدران الكنيسة وأبراجها إنما فعلوا الأمر تخفيضاً لضرائبهم... وهذا يحيلنا إلى جانب من جوانب الأخلاق الفعلية للرأسمالية اليوم، التي لا شكّ أن نيرانها أكثر فتكاً وعدوانية تجاه مئات ملايين البشر من معظم الحرائق التي نشهد، في نوتردام وفي سواها.

Comme vous voyez, la suite n’est guère mieux. L’intellectuel franco-libanais qui "enseigne la science politique et les études du Moyen-Orient contemporain à l'université américaine de Paris", a disserté en long, en large et de travers sur les dons des Français, les grandes fortunes, pour la reconstruction de l’édifice parisien. Ziad Majed explique aux lecteurs arabes qu’ils l’ont fait pour la publicité et la réduction d’impôts (faux, beaucoup y ont renoncé!), que ces dons se font au détriment du budget de l’Etat concernant les actions sociales, l’éducation, la santé et les pauvres, les personnes sans-abri, les réfugiés (archifaux, la France reste championne mondiale des aides sociales et de la redistribution) et pour terminer en apothéose, l'intellectuel explique qu' « il ne fait aucun doute que le feu (du capitalisme) est plus meurtrier et agressif envers des centaines de millions de personnes que la plupart des incendies que nous voyons à Notre-Dame et ailleurs. » Mais, c'est quoi ce mélange des genres à 5 piastres! Hélas, les lecteurs arabes qui se limitent à Ziad Majed ne sauront jamais que des millions de Français et d’étrangers du monde entier ont fait des dons de 5, 10, 20 ou 50 euros pour la restauration d’un édifice qu'ils considérent comme le leur. Ils l’ont fait en toute authenticité sans des arrière-pensées pleines d’aigreur.

هكذا، ظهّر حريق مأساوي أصاب مبنى باهراً في عاصمة فرنسا مجموعة قضايا يستحقّ كلّ منها بحثاً مستفيضاً لن تنتهي صلاحيته مع إعادة بناء ما احترق، ولن تختفي آثاره كما اختفت بعض آثار الألوان على الجدران الكنسية. فالصراع على الهويات وعلى الأخلاق والتحسّر على الماضي يبدو نزعةً لن تمّحى في المستقبل القريب…

En résumé, de tout ce qu'on peut dire sur l'incendie de Notre-Dame de Paris, le politologue franco-libanais a voulu faire part aux lecteurs arabes des déboires de l'Eglise catholique et des fins publicitaires et pécuniaires concernant les dons de la reconstruction. Certes, chacun son angle de vue, mais l'article de Ziad Majed est pour le moins décevant, à côté de plaque, au ras des pâquerettes et même indécent.

Pour saisir à quel point il l'est, je termine ce post par la tribune publiée le 29 avril dans le journal Le Figaro, par 1 170 conservateurs du patrimoine, architectes des Bâtiments de France et professeurs d'histoire de l'art, des quatre coins du monde. Elle est adressée à Emmanuel Macron pour lui rappeler que la restauration de l'édifice parisien "doit se faire dans le respect de ce qu'est Notre-Dame, plus qu'une cathédrale parmi d'autres, plus qu'un monument parmi d'autres, en ayant une approche scrupuleuse, réfléchie, de la déontologie". Traduction : pas la peine de défigurer l'édifice avec de l'art contemporain, la restauration doit se faire à l'identique, personne ne peut s'octroyer le droit de donner libre cours à son imagination pour un héritage qui a 856 ans.

Pour ce faire, les éminentes personnalités ont exprimé leur émotion, comme moi, comme vous et comme tant de monde aux quatre coins de la Terre. "Monsieur le Président, Au soir du 15 avril, les regards du monde entier se sont tournés vers Notre-Dame de Paris embrasée, rappelant combien ce monument n'est pas seulement celui des catholiques, des Parisiens, des Français ou même des Européens, mais un de ces édifices que le génie de ses bâtisseurs successifs a légués à l'humanité... Nous avons tous conscience d'avoir échappé à un désastre majeur, celui de l'effondrement de la cathédrale et de la disparition avec elle de 850 ans d'histoire qu'elle conserve."Mais Ziad Majed lui est préoccupé par autre chose, le déclin de l'Eglise catholique, qui pourrait tirer profit de l'incendie, et les manigances des donateurs, tous de mauvaise foi! C'est l'angle de vue qu'il a choisi. C'est son droit. Mais pauvres lecteurs arabes qui n'ont eu droit qu'à ça!

Et dire que l'historien et journaliste franco-libanais Samir Kassir, cherchait "l'origine du malheur arabe" alors que celui-ci se trouvait assis derrière lui, en partie dans ces gauches libanaises et arabes prisonnières d'une idéologie réactionnaire révolue qui méprise viscéralement et sans discernement, l'Occident et son histoire, la droite et ses valeurs, l'Eglise et les riches, le religieux et l'argent, et j'en passe et des meilleurs. Elles sont toujours incapables de mûrir, de faire la part des choses, de comprendre une catastrophe et de se montrer à la hauteur de ses enjeux. Enfin, s'ils avaient été anarchistes, ils seraient plus crédibles et plus audibles.


lundi 22 avril 2019

Huit explosions visant des églises et des hôtels au Sri Lanka, 253 morts ! Piste islamiste? Elle n'est peut-être pas la seule (Art.609)


Hier dimanche, alors que les fidèles chrétiens catholiques et protestants célébraient Pâques et les fidèles chrétiens orthodoxes les Rameaux, des terroristes ont mené une série de huit attaques coordonnées et odieuses aux Sri Lanka visant plusieurs églises, en pleine messe, et des hôtels luxueux, fréquentés par des touristes occidentaux, dans la capitale Colombo et d’autres coins du pays. Une bombe a même été désamorcée sur la route de l’aéroport. Un peu moins d'une centaine de détonateurs de bombes ont été retrouvés dans une gare de bus de la capitale. Au total, on dénombre 253 morts, dont une trentaine de nationalité étrangère, et près de 500 blessés. C’est une autre journée très sombre dans l’histoire de l’humanité.

Photo Ishara Kodikara - AFP

L'état d'urgence a été décrété pour des raisons de sécurité et les réseaux sociaux bloqués jusqu’à nouvel ordre afin d'éviter la propagation de fake news. C’est que le terrain est fertile et l’époque propice. Ces attaques terroristes n’ont pas été revendiquées. La police a procédé à une quarantaine d’interpellations. On ne sait pas encore, comme le laissent entendre certaines sources, si toutes les personnes arrêtées appartiennent au mouvement National Thowheed Jamath (NTJ), une organisation musulmane fondée en 2004 et basée en Inde, aux nombreuses branches installées au Sri Lanka, au Qatar, en Arabie saoudite, en France et aux Etats-Unis, et aux nombreuses actions sociales, qui encourage ses adeptes au don de sang et qui prétend prêcher le véritable islam. Et pourtant, certains ont fait le lien. C’est que ce mouvement, jusqu’alors sans trop d'histoires, s’est fait remarquer l’an dernier par des actes de vandalisme contre des lieux bouddhistes. Si l'on croit les dernières déclarations du porte-parole du gouvernement srilankais, le NTJ est bel et bien derrière ce carnage. C'est donc une première.

Alors que l’enquête est en cours et on n’en sait pas plus pour l’instant, on note deux faits troublants dans le drame sri-lankais.

D’un côté, on apprend à travers les rares dépêches qui circulent sur le sujet que le chef de la police nationale sri-lankaise, sur la base d'infos reçues d'un service de renseignement étranger, aurait alerté les autorités locales contre le risque d’attaques islamistes lors de la fête de Pâques, il y a une dizaine de jours. Si l’info est véridique, l'homme doit être limogé sur le champ et poursuivi pour son incompétence.

D’un autre côté, on sait que la majorité si ce n'est pas la totalité des attaques terroristes sont des attentats-suicides. C'est ce qui laisse penser que les attaques sri-lankaises auraient été commises par des islamistes. C'est ce que laisse entendre certains responsables srilankais. Pour le Soufan Center, une organisation privée basée à New York, créée par un ex-agent américano-libanais du FBI, dédiée à la recherche et aux analyses portant sur les questions de sécurité mondiale et les menaces émergentes, ces attaques rappellent celles des groupes salafistes-jihadistes, notamment al-Qaeda. Idem pour un cabinet de conseil en sécurité, ISS Risk, basé à Hongkong.

Toutefois, plusieurs éléments sèment le doute.

Sur la forme, d'après l'ampleur et la précision des attaques terroristes qui ont eu lieu ou qui ont été avortées, on peut dire que ce sont les oeuvres d'un groupe organisé, déterminé, expérimenté et qui a tous les moyens de mettre en action ses projets criminels (humain, renseignements, matériel, finances, liberté d'agir, etc.). Alors, est-ce l'oeuvre de la petite organisation musulmane spécialisée dans les actions sociales? Est-ce qu'il y avait des signes de radicalisation qui ont été ignorés par les autorités ? Y a-t-il eu des complicités? Pourquoi al-Qaeda et Daech étaient si libres dans leurs actions et si puissantes au Sri Lanka? Pourquoi ces organisations terroristes, dont l'une est agonisante, responsables du 11-Septembre, 7-Janvier et 13-Novembre, n'ont-elle pas revendiqué les attaques tout de suite, même d'une manière opportuniste ? Dans tous les cas de figure, il y a d'autres suspects qu'il faudrait prendre en compte !

Sur le fond, les attentats-suicides nous rappellent un des événements marquants de l’histoire contemporaine de cette contrée d’Asie du Sud, l'assassinat le 21 mai 1991 du Premier ministre indien de l’époque, Rajiv Ghandi, alors en plein meeting électoral, par une kamikaze tamoule, donc hindouiste et non musulmane, à la suite duquel l’Inde cessera définitivement son soutien aux indépendantistes srilankais tamouls, vouant leur lutte à l'échec sur le long terme.

C'est ce qui nous amène à un point fondamental. Croire que les attentats-suicides sont propres aux islamistes, c’est mal connaitre l’histoire et la guerre civile srilankaises. Petit rappel.

Près de 70% des 22,6 millions de Sri-Lankais sont bouddhistes, le reste se répartisse en trois groupes de taille comparables, hindouistes, musulmans et chrétiens. Le pays a connu une longue guerre civile entre 1983 et 2009. Elle a fait de 70 000 à 100 000 morts. Plus de 140 000 personnes sont portées disparues. Elle a opposé officiellement le gouvernement srilankais à un mouvement indépendantiste. Officieusement, c’était une guerre entre la majorité cinghalaise de religion bouddhiste, et la minorité tamoul de religion hindouiste, la religion majoritaire de l’Inde, dont le fer de lance était le mouvement des Tigres de libération de l'Eelam tamoul, communément appelés les Tigres tamouls.

Face à la machine de guerre de l’Etat srilankais, aux exactions et aux exécutions du parti adverse, les rebelles tamouls adoptent rapidement le modus operandi des attentats-suicides. Le premier date de 1987, un tamoul se fait sauter en introduisant un camion piégé dans un camp de l’armée srilankaise (40 morts), inspiré sans doute par les attaques terroristes des marines américains et des parachutistes français en octobre 1983 à Beyrouth (près de 300 morts). Ceux-ci visaient aussi bien les cibles militaires, que les bâtiments civils (banque centrale, centre des affaires, etc.) ou les transports publics, et même les édifices religieux (attaque en 1997 de l’un des plus importants temples bouddhistes du monde de la ville de Kandy, classée patrimoine de l’humanité). Au total, la guerre civile srilankaise a connu jusqu’à 239 attentats-suicides attribués aux Tigres tamouls, dont un tiers ont été commis par des femmes. C’est ce qui a valu au mouvement d'être classé par l’Union européenne et les Etats-Unis sur la liste des organisations terroristes.

Il y a aussi un autre point inquiétant qui nourrit le doute. Au Sri Lanka, il n'y a pas que des extrémistes islamistes et tamouls, il y a également des mouvements extrémistes cinghalais bouddhistes, qui n’ont rien à envier aux mouvements fascistes européens. Le plus important d’entre eux est le Bodu Bala Sena (BBS). Créé en 2012, ce mouvement nationaliste a la particularité d’être à la fois islamophobe et christianophobe, une première mondiale. Il perçoit les musulmans comme des « envahisseurs », à l’instar du terroriste australien auteur du massacre de Christchurch, et les chrétiens, comme une menace sérieuse pour le bouddhisme.

En janvier 2013, le BBS prend d’assaut l’hôtel Cinnamon Bey de Beruwala, situé à une quarantaine de kilomètres de Colombo, afin de protester contre l’installation d’un « Buddha Bar ». Hasard ou non, l’attaque d’hier a concerné le Cinnamon Grand de la capitale. Le mouvement qui a pignon sur rue a déjà plusieurs actes de violence à son actif, visant à la fois des mosquées et des églises, ainsi que des commerces appartenant à des Sri-Lankais de confessions musulmanes et chrétiennes, dont il réclame la fermeture pure et simple. Derniers en date, des actes de vandalisme contre deux églises en janvier et l’agression physique d’un pasteur en mars. Bodu Bala Sena est impliqué dans les émeutes antimusulmanes qui ont frappé le Sri Lanka en 2014 (4 morts, 80 blessés, 10 000 déplacés, de nombreux magasins saccagés), comme en 2018 (pillage, attaques, incendies, etc.).

Photo Chamila Karunarathne - AP

Entre 1983 et 2002, le Sri Lanka a vécu l’horreur de la guerre et la terreur des escadrons de la mort. Ils étaient de tous bords. C’est ce qui a poussé de milliers de Sri-Lankais, notamment des femmes, à fuir leur pays. Une émigration monnayée par les Tigres tamouls, qui y trouvaient une source de financement. C’est à cette époque que le Liban, pas uniquement, connaitra l’afflux massif de travailleurs domestiques au point que rapidement le terme « sri-lankaise » désignait une « travailleuse domestique » indépendamment de sa nationalité. Ces femmes, ont rendu et continuent à rendre, dans des conditions parfois précaires, un service inestimable à ceux qui les emploient. Alors s’il y a un peuple qui devrait exprimer sa solidarité avec le peuple srilankais, c’est bien le peuple libanais.

Toujours est-il que les tensions inter-religieuses au Sri Lanka n’ont jamais vraiment cessé depuis cinquante ans, notamment entre les communautés bouddhiste et hindouiste. Les extrémismes des deux bords se sont déjà illustrés de la pire manière dans le passé. La piste islamiste interne (NTJ ou autres), avec ou sans une aide externe (Al-Qaerda ou Daech), est peut-être seule responsable des huit explosions terroristes de dimanche. Mais pour être juste, disons aussi, même si rien ne le prouve pour l’instant, que vu ce qui précède, on peut se demander sérieusement si cette tragédie pascale abjecte ne fait pas partie du conflit cingalais-bouddhiste vs tamoul-hindouiste. On peut même imaginer une convergence des intérêts entre tous les extrémistes -islamistes, tamouls et bouddhistes- ou entre certains d'entre eux. Une chose est sûre, le gouvernement sri-lankais est pris en flagrant délit d'incompétence. La revendication tardive de Daech tombe a pic, pour détourner l'attention des Sri Lankais de cette évidence.

Autre certitude, les attentats de Pâques constituent un prolongement de la guerre civile. Ils viseraient à rallumer le feu de la discorde en faisant des victimes directes parmi la communauté chrétienne sri-lankaise et les touristes étrangers, et indirectes via les représailles contre la communauté musulmane sri-lankaise. Déjà que la situation des communautés chrétiennes et musulmanes en Sri Lanka n'étaient pas brillantes avant les attaques terroristes, on peut s'attendre au pire maintenant. C'est ce qui ressort du dernier rapport d'Amnesty International sur le pays pour les années 2017-2018. « La police n’a pris aucune mesure pour répondre aux menaces et aux violences physiques persistantes dont étaient victimes des chrétiens et des musulmans de la part de membres de la population et de sympathisants d’un groupe politique bouddhiste cingalais extrémiste. » Enquête à suivre avec beaucoup d’intérêt et une grande inquiétude. En attendant, que ces morts innocents reposent en paix et que justice soit rendue.


mercredi 17 avril 2019

Notre-Dame de Paris : nous sommes passés à côté du pire! Mais alors, que penser de l'émotion collective? (Art.608)


La charpente de Notre-Dame de Paris en feu, c'est un brasier de 1 300 chênes (photo AFP)

Nous sommes nombreux à être consternés. Pas par la chute de quelques pierres taillées sur mesure et bien disposées, comme voudraient le laisser entendre quelques grincheux de mauvaise foi, mais de voir ces flammes infernales dévorer une partie d’un édifice vieux de 856 ans.

Notre-Dame de Paris ce n’est pas un bâtiment ordinaire, c’est un monument extraordinaire à plusieurs égards. Mais encore, un monument français, un monument catholique, un monument parisien, un monument public, un monument artistique, un monument littéraire, un monument touristique, un monument historique, un monument national, un monument international. C’est le symbole de Paris, c’est l’âme de la France. Au moins il l’était pendant des siècles.

C’est parce que cette cathédrale fait partie de la mémoire et du patrimoine de l’humanité toute entière, que ces images terribles nous jettent toutes et tous -chrétiens, musulmans, juifs et athées, résidents et gens de passage, patriotes et touristes, Français et étrangers des quatre coins du monde- dans une profonde affliction. 

Le hasard a voulu qu’au même moment, un feu se déclare dans une salle de prière sur l’esplanade des Mosquées d’al-Aqsa à Jérusalem-Est, le troisième lieu saint de l’islam, dont certains édifices datent du VIIe siècle. Allumé par des enfants, il a été vite maitrisé.

Aujourd'hui, nous sommes aussi assommés par le fait d'être passés à côté du pire, comme le confirment les images aériennes publiées par le ministère de l'Intérieur. La façade et les deux tours sont sauvées. Difficile à croire, mais on a failli les perdre ! C'est grâce à l'entrainement et à la mobilisation des pompiers de Paris, guidés par des drones pour optimiser l'intervention, que l'édifice a été sauvé. Alors les « faut-pas-exagérer » n'ont qu'à se ressaisir, ils ne savent pas de quoi ils parlent. La structure est préservée dans sa globalité. La couronne d'épines de Jésus et la tunique de saint Louis sont à l’abri, ainsi que d’autres reliques de la Passion du Christ (un morceau de la Croix et un clou de la crucifixion). Mais qu’en est-il du reste ?

Attention chefs-d'oeuvre : les vitraux de Notre-Dame de Paris (archives personnelles)

Le toit et la charpente (1 300 chênes, du bois bien sec, ce qui explique l'ampleur et l'intensité du brasier ; elle datait de l’an de grâce 1220, il n’en reste plus rien !), les arcs-boutants, les gargouilles, les chimères, les énormes portes, les voûtes, les sublimes rosaces, les splendides vitraux, les chapelles latérales, les sculptures, les grands tableaux, les petites peintures, les scènes sculptées et polychromes des clôtures du chœur (retraçant la vie de Jésus), les reliques, les reliquaires, les manuscrits, les orgues, les cloches, les bourdons d’Emmanuel et de Marie, et j’en passe et des meilleurs. Pendant des heures, une éternité, tout était pris entre le marteau et l’enclume, les flammes et les eaux. Pas la peine d’être experts, pour imaginer les dégâts occasionnés par cet incendie odieux.

De tous les chefs-d'œuvre de Notre-Dame de Paris, je pense à deux choses particulièrement. En premier, à la flèche. Tout un symbole de voir ces images où elle est prise au piège et engloutie dans le brasier pour l’éternité.

Grande émotion pour les photographes de l'AFP, au moment de l'effondrement de la flèche de Notre-Dame de Paris, dévorée par les flammes. Photo Geoffroy Van Der Hasselt - AFP

Maigre consolation, elle n’est pas d’origine. Elle est en place depuis 1859. Grande consolation, le tétramorphe symbole des 4 évangélistes et les 12 apôtres qui la gardaient – disposés en 4 groupes autour de la flèche, ce sont les statues vertes, en cuivre oxydé, qui se détachent sur toutes les photos externes de la cathédrale- sont sains et saufs. Certains parleront de miracle, d’autres d’un pur hasard. On les a déposées jeudi dernier, pour les emmener en Dordogne afin de les restaurer. C'était donc il y a seulement quatre jours ! Si ces statues se trouvaient encore sur le site lundi soir, elles seraient tombées avec la flèche et gravement endommagées comme c'est le cas du coq-girouette, non moins reliquaire pour autant, supposé contenir un morceau de la Sainte couronne et des reliques de saint Denis, premier évêque de Paris, et de sainte Geneviève, les saints patrons de la capitale.

Les statues des 12 apôtres de la flèche de Notre-Dame de Paris, ainsi que le tétramorphe symbole des 4 évangélistes, ont été déposés jeudi dernier et posés en toute sécurité en Dordogne afin d'être restaurés, quatre jours seulement avant le sinistre (photo Wikimedia Commons)

Je ne peux m’empêcher de penser aussi à La Pietà du chœur de Notre-Dame de Paris, une sublime sculpture en marbre blanc installée derrière l’autel. On y voit Marie éplorée par la mort de son fils, Jésus. Un vœu de Louis XIII, réalisé par Nicolas Coustou, à la demande de son fils, Louis XIV. Aujourd’hui elle se trouve dans les décombres.

La Pietà du chœur de Notre-Dame de Paris (archives personnelles)

Notre-Dame de Paris c’est également beaucoup d’anecdotes. A la Révolution de 1789, celle-ci a été pillée bien sûr, les biens vendus, détruits ou dispersés, il était interdit d’y célébrer la messe évidemment, on transforma l’édifice en temple de la Raison, et surtout, pour l’anecdote, le bâtiment servi d’entrepôt pour les vins de la nouvelle République ! Bon, ça n’a pas duré longtemps, personne ne voulait boire d’un pinard maudit par l’éternel, même pas les révolutionnaires qui avaient décidé qu’il en fût ainsi. L’entrepôt de vin, c’est véridique, l’explication est plutôt fantaisiste, c’est la mienne. En prenant le pouvoir, Napoléon met un terme à la vague antichrétienne et anticléricale, en reconnaissant la religion catholique comme celle de la majorité des Français et non comme la religion de l’Etat français. Une nuance aux nombreuses conséquences, sans lesquelles il n’y aurait pas eu un siècle plus tard, la séparation des Eglises de France de l’Etat français.

L’autre anecdote est beaucoup plus inquiétante à vrai dire. Lorsque Victor Hugo décida de s’atteler à son roman éponyme, Notre-Dame de Paris était dans un état lamentable, au point que l’idée de la démolir a traversé certains esprits, si on ose parler d’esprits. C’est pour obliger les pouvoirs publics d’entamer sa restauration, que le grand écrivain et politique français, a fait de la cathédrale un personnage de l’un de ses romans les plus célèbres au monde, liant son destin à ceux du prêtre Claude Frollo, du sonneur difforme Quasimodo et de la danseuse gitane Esmeralda.

Cela étant dit, nous sommes également nombreux à être en colère. La cathédrale Notre-Dame de Paris n’a pas connu d’incendie majeur en neuf siècles d’existence, malgré les milliers de millions de cierges consumés en son enceinte. S’il n’y a pas de fumée sans feu et l’erreur est humaine, il n’y a pas de feu sans faute humaine dans ce genre de situation et certaines erreurs humaines ont de graves conséquences. Une enquête est en cours. Les policiers ont commencé à travailler en parallèle avec les pompiers.

La cathédrale Notre-Dame de Paris en feu, ministère de l'Intérieur


D’autres éléments au contraire font bien sourire, ce sont les élucubrations des tartuffes de circonstance. Ceux d’Orient se présentent comme des soi-disant chrétiens, Libanais pour l'essentiel. Il y a plusieurs courants. Un d’entre eux, passé expert en sécurité incendie, défend l’idée que l’Etat français, laïc, a laissé le feu se propager exprès afin de se débarrasser de cet édifice chrétien trop encombrant. Et après vous avez des gens qui viennent vous expliquer que fumer sa moquette n’abime pas les neurones ! Un autre courant dénonce l'indifférence générale face à la destruction des églises orientales. Comme à l’accoutumée les sous-courants de ce groupe, feront bientôt intervenir les Francs-maçons, les Juifs, Voldemort et MBS.

Ceux d’Occident sont essentiellement athées, soutenus par des orientaux aussi bien chrétiens que musulmans, chacun ses raisons. Là aussi, on y trouve plusieurs courants. Le point de convergence de tout ce beau monde, c’est l’incapacité à comprendre l’émotion collective pour un tas de pierres. Pardonnez-leur, ils ont déjà oublié combien ils s’étaient émus pour la destruction des bouddhas de Bamiyan par les Talibans et des grandes statues assyriennes du musée de Moussoul par Daech. Oui mais, c’était des blocs de pierre et pas un tas de pierres, nuance, et le feu destructeur était islamiste, ça change tout.

A ce propos, à écouter certains faux-athées de la droite extrême française, des soi-disant chrétiens, mais d'authentiques islamophobes, on sent qu'ils regrettent que l'incendie ne soit pas d'origine terroriste. Ils ont du mal à se retenir sur les plateaux de télévision, Fox News et LCI pour être précis. Mince alors, un acte islamiste en pleine campagne électorale européenne, quel dommage qu'on ait raté l'aubaine! Il y a aussi le courant minoritaire, des chrétiens extrémistes, de Serbie au Liban, pour qui l'origine de l'incendie ne fait aucune doute, pas la peine d'enquêter : c'est une punition divine. Il y a également quelques énergumènes sans frontières qui travaillent sur une théorie du complot selon laquelle Jupiter aurait mis le feu à la cathédrale, afin de détourner l'attention du mouvement des gilets jaunes.

Dans les deux groupes, un sous-courant orientalo-occidental voudrait bien se distinguer en se présentant comme humaniste. Mais l'habit ne fait pas le moine! Il défend l’idée qu’on ne peut pas s’émouvoir pour la pierre quand des êtres humains souffrent dans les rues de Paris, en Syrie, au Yémen et à Gaza. Etrange argumentation, comme si l’émotion humaine fonctionne par exclusivité. C'est le propre de l'émotion primitive plutôt, la leur. On les prendrait plus au sérieux le jour où la situation humanitaire des SDF en Europe et des populations du Moyen-Orient leur couperait l’appétit et les dissuade de dépenser leurs deniers sur des considérations égocentriques.

Si on développe ce raisonnement jusqu'au bout, la vie sur Terre ne serait plus la même, ça serait un enfer. Il faudrait alors supprimer toutes les expressions artistiques, littéraires, musicales, scientifiques, archéologiques, spatiales, sportives, patrimoniales, culturelles et gastronomiques. Tout cela n'est que vanité et poursuite de vent. Se faire un ciné et un resto, alors que des gens dorment dehors dans les rues de Paris, quelle indécence! Il ne faudrait plus acheter de smartphones, d'ordinateurs, de meubles, de vêtements, de bijoux et de parfums, tant que la guerre en Syrie n'est pas terminée et les réfugiés syriens ne sont pas bien au chaud chez eux. Non mais, utiliser Facebook, Twitter et Instagram, aller à la plage, boire un verre et prendre des selfies, est impensable, alors que des gens meurent au Yémen! D'ailleurs, il ne faudrait même plus écrire des statuts nombrilistes vaseux tout le reste de l'année, tant que des gens sont abattus à Gaza. Ah minute! ça par contre, ça serait une excellente chose.

Au lendemain de l'incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris (photo AFP)

Ne rien éprouver de spécial en voyant cette cathédrale brûlée, reflète un mépris flagrant pour ce que Notre-Dame de Paris représente, la France en général et Paris en particulier, ainsi que l’Occident en général et l'Europe en particulier, dans leurs multiples facettes, religieuse, historique et artistique. Cela s'applique pour n'importe quel patrimoine de l'humanité frappé par une catastrophe (incendie, inondation, séisme, sabotage, terrorisme ou guerre) : Ayasofya à Istanbul, le Dôme du Rocher à Jérusalem-Est, le temple de Bacchus à Baalbek, les pyramides d'Egypte, la cité Machu Picchu au Pérou, la muraille de Chine, etc. Et de la même manière, ne pas éprouver de l’émotion quand des snipers de l’armée israélienne abattent de sang-froid des manifestants pacifiques en territoire palestinien reflète un mépris flagrant pour ce que ces manifestants représentent, la Palestine et les Palestiniens dont les droits sont bafoués depuis plus d’un siècle.

Les grands coeurs, contrairement aux petits esprits, ont cette merveilleuse capacité d'être touchés à la fois par l'incendie de Notre-Dame de Paris, comme par le sort des SDF des capitales européennes et par la souffrance des populations moyen-orientales, syriennes, yéménites et palestiniennes. L'un n'empêche pas l'autre.

L’édifice sera quand même reconstruit nous dit-on avec plein de sous-entendus. Certains osent lâcher que ce n'est pas la première fois dans l'histoire qu'un bâtiment de cette importance est détruit. Oh quelle consolation! D'autres prétentieux prétendent que la reconstruction moderne serait de meilleure qualité. Toutes ces fadaises sont mises en avant plus pour minimiser la catastrophe que pour rassurer! Louche, très louche. En tous cas, une copie aussi parfaite soit-elle ne vaut jamais un original, surtout s’il a été réalisé il y a neuf siècles. Sinon, le principe même des musées et tout le marché de l'art sont bidon! Faire des kilomètres pour aller admirer un Rodin ou dépenser des dizaines de millions d'euros sur un Van Gogh, n'aurait alors aucun sens. Il est clair que certains éléments sont perdus à jamais car nous n'avons ni les plans d'époque de la cathédrale ni le savoir-faire artisanal du Moyen-Âge !  

Notre-Dame de Paris c’est 20 millions de pèlerins et de visiteurs par an. C’est le monument le plus visité de France. Eh oui, bien devant la tour Eiffel, le château de Versailles et le musée du Louvre. C’est pour dire la place qu’il occupe dans l’imaginaire des populations du monde entier. Certains jours, il accueillait 50 000 personnes. Hasard du calendrier pour les uns et tout un symbole pour les Chrétiens, la cathédrale est aujourd’hui meurtrie comme Jésus, en plein Semaine sainte. De là il n’y a qu’un pas pour passer à la métaphore : comme le Christ, elle renaitra de ses cendres. Pas en trois jours, mais en trois, cinq ou dix ans. Comme l’a affirmé Emmanuel Macron sur place : « Je vous le dis solennellement ce soir, cette cathédrale, nous la rebâtiront, tous ensemble. »

Dans ce but, une souscription nationale a été lancée par le président de la République française. Les grandes et les petites fortunes de France ont sorti leurs carnets de chèques. Près d'un milliard d’euros de dons et de promesses. Cet élan de générosité inouï montre l’attachement profond des Français à l'un des symboles de leur patrimoine et de leur histoire, la cathédrale Notre-Dame de Paris. La souscription nationale « Rebatir Notre-Dame de Paris » est ouverte à tous. Elle est pilotée par le Centre des monuments nationaux, un établissement public qui est sous tutelle du ministère de la Culture, chargé de gérer et de conserver une partie des monuments nationaux français. On peut y contribuer à la hauteur de ses moyens et bénéficier d'un avantage fiscal, déduction d'impôt, de 66 à 75% de la somme versée.

Notre-Dame de Paris (début de la construction en 1163, fin des travaux en 1345). A droite dans l'ombre, la statue de Charlemagne, roi des Francs (768-814) et empereur d'Occident (800-814). Photo personnelle

En attendant, la prophétie de l’écrivain et orientaliste, Gérard de Nerval, publiée sous forme d’un poème en 1832, n’est pas prête de s’accomplir.

« Notre-Dame est bien vieille : on la verra peut-être
Enterrer cependant Paris qu’elle a vu naître ;
Mais, dans quelque mille ans, le temps...
Tordra ses nerfs de fer (...)
Rongera tristement ses vieux os de rocher !
Bien des hommes, de tous les pays de la terre,
Viendront, pour contempler cette ruine austère,
Rêveurs, et relisant le livre de Victor : 
Alors, ils croiront voir la vieille basilique,
Toute ainsi qu'elle était, puissante et magnifique,
Se lever devant eux comme l’ombre d’un mort !  » 

Ce n’est pas à l’ordre du jour ni pour la capitale ni pour la cathédrale. Malgré la rime et l’épreuve, ne perdons pas notre latin : Fluctuat nec mergitur. Paris est comme un navire, « battu par les flots, mais ne sombre pas ». Jamais la devise de la Ville lumière n'a aussi bien convenu à une situation que celle de Notre-Dame aujourd'hui.


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